india mahdavi career interview interiors garance dore photos

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Vous connaissez sûrement déjà le travail d’India sans le savoir si vous lisez le blog depuis un moment. C’est la fabuleuse designer qui a conçu l’hôtel Thoumieux et Sketch… deux de mes coups de coeur décoration sur le blog. Mais j’ai surtout découvert son travail quand Garance m’a montré son livre, Home Chic, alors qu’on commençait à travailler sur le livre. Le mobilier et les intérieurs qu’elle imagine sont ludiques et plein d’énergie, son utilisation de la couleur et des volumes donne presque l’impression d’être dans un rêve.

Quand on a discuté pour cette interview, je me suis rendu compte à quel point son studio et notre studio avaient des points communs. Même si on travaille sur des choses complètement différentes, elle a vécu des choses très proches de ce que Garance a pu connaître, notamment concernant l’expérience entrepreneuriale et créative. J’ai beaucoup aimé découvrir nos différences à travers son univers, et j’espère que ça vous intéressera aussi !

 

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Vous faites beaucoup de choses, comment définiriez-vous votre rôle ?
Je me définirais comme une touche-à-tout. (rires) En fait, je suis plus une directrice artistique. D’une certaine manière, je crée la direction dans laquelle j’ai envie d’aller. Je travaille avec plusieurs équipes, je leur dis ce que je veux, et on travaille ensemble, voilà. Je crée et j’insuffle la bonne énergie aux bons projets. Tout est une question d’énergie.

Enfant, que rêviez-vous de faire ?
Je voulais devenir cinéaste.

D’où venait cette envie ?
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu beaucoup d’imagination. Mes rêves avaient toujours une connotation esthétique. A l’époque, on n’avait pas accès à tout ce qui existe aujourd’hui, comme Internet et les images. Donc en gros, pour alimenter nos rêves, on avait les livres, le cinéma ou la télévision. Je me projetais toujours dans une vie qui était une vie esthétique. Ce qui n’était pas forcément celle que je vivais. Non pas que j’aie été malheureuse, mais j’avais vraiment des rêves d’esthétisme, et c’est ce que je recherchais. Donc tous les cinéastes qui avaient un univers marqué m’attiraient. Là, je pense à des gens comme Kubrick, Fellini, Visconti. Ils avaient tous un univers visuel bien particulier.

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Vous dites avoir grandi dans un environnement complètement différent. Que faisaient vos parents ?
Mes parents n’avaient pas de métier à proprement parler. [Ndlr : Le père d’India était universitaire et sa mère a élevé ses cinq enfants.]

Je sais que vous avez des origines persanes et égyptiennes, et que vous avez beaucoup voyagé pendant votre enfance. Pouvez-vous nous parler de la façon dont tous ces endroits vous ont influencée ?
Mes premiers souvenirs remontent à Cambridge, dans le Massachusetts. Et ils sont en technicolor. Parce que je me souviens qu’à cette époque, dans les années 60, la télévision en couleurs venait de faire son apparition aux États-Unis, il y avait de belles couleurs vives partout. Je me souviens du jardin d’enfants où j’allais avec ma petite lunch-box et mes sandwichs au peanut butter et à la confiture. Une saveur américaine très douce. C’est de là que je tire ma passion pour la couleur, elle est liée à mes souvenirs. On ne sait pas trop comment fonctionne la mémoire, mais quand je repense à mes premiers souvenirs des États-Unis, ils sont en couleur. Alors que lorsque je revois mes premières années dans le sud de la France ou en Allemagne, les images sont en noir et blanc.

Ensuite, j’ai quitté Cambridge pour Heideberg pendant un an, et j’ai vécu dans une maison qu’on aurait dit tout droit sortie de la Famille Addams. Une demeure néogothique, avec une forêt derrière. Et tout ça me revient en noir et blanc.

Après, on a déménagé dans le sud de la France, ce qui correspond à mes premières années en pension. En fait, j’ai vécu une enfance très ensoleillée dans le sud de la France et aux États-Unis. C’était vraiment une époque baignée de soleil. Je me suis rendu compte que j’avais remplacé la lumière par la couleur.

C’est intéressant que vous l’évoquiez, parce qu’on retrouve ça dans votre travail, l’utilisation de la couleur et votre façon d’utiliser la lumière dans un lieu.
C’est comme ça que j’apporte la lumière autour de moi. Je mets de la couleur, et encore de la couleur, ça rend les lieux joyeux, comme s’ils étaient ensoleillés. Comme j’utilise la couleur à la place de la lumière, j’utilise aussi des textures à la place des couleurs. C’est comme ça que je fais mes mélanges.

C’est comme ça que j’apporte la lumière autour de moi. Je mets de la couleur, et encore de la couleur, ça rend les lieux joyeux, comme s’ils étaient ensoleillés.

Je sais que vous avez fini par faire vos études à Paris, aux Beaux-Arts. Comment quelqu’un qui veut faire des films finit-il par faire une école d’architecture et de design ?
Après le bac, je voulais devenir réalisatrice, et il n’y avait qu’une école pour ça à l’époque en France, uniquement en troisième cycle. Il fallait faire autre chose avant de pouvoir postuler. Il y avait des centaines et des centaines de postulants pour seulement quatre places. J’ai donc dû faire une licence. J’adorais Fritz Lang, et j’ai découvert qu’il avait fait une formation d’architecte.

J’ai décidé de suivre la même voie qui pourrait me conduire ailleurs. Bien sûr, une fois diplômée de mon école d’architecture, je me suis rendu compte qu’il fallait que je quitte la France pour faire ce que je voulais faire. J’avais décidé que je voulais finalement faire des décors de films, peut-être pour des James Bond. Un peu comme Ken Adams [le décorateur qui a travaillé sur les James Bond des années 60 et 70], dont j’admire beaucoup le travail. Mais je savais que la France ne produisait pas ce genre de films.

J’avais décidé que je voulais finalement faire des décors de films, peut-être pour des James Bond… Mais je savais que la France ne produisait pas ce genre de films.

Combien de temps avez-vous passé en France avant de venir étudier à NY ?
Sept ans. Avec le temps, je me suis dit que ce n’était peut-être pas exactement ce dont j’avais envie. Donc j’ai décidé de me laisser du temps, j’en avais besoin. J’ai quitté Paris, je suis partie à NY. Et j’ai trouvé plusieurs formations, donc j’ai étudié le graphisme à Cooper Union, mais aussi le design de meubles. Concevoir des produits, dessiner, je me suis rendu compte que ça me ressemblait plus que l’architecture. Et puis produire de l’architecture m’apparaissait comme un processus très long avec lequel je n’étais pas à l’aise. Il faut sept ans pour construire un bâtiment. Comme ce devait être ennuyant ! Je trouvais la phase de concrétisation trop longue, j’avais envie de quelque chose de plus rapide. Et de plus amusant.

Donc je suis rentrée à Paris et j’ai commencé à travailler pour Christian Liaigre [connu notamment pour son mobilier]. Tous les six mois, il y avait un nouveau projet, c’était agréable. J’ai pu faire des meubles, et c’est aussi là que j’ai appris à manipuler les tissus, les matériaux. J’ai appris qu’on pouvait concevoir une pièce en prenant comme point de départ un objet ou un matériau, qu’on envisage ensuite à plus grande échelle plutôt que d’adopter le point de vue de l’architecte, qui part d’un grand espace, d’une grande échelle pour ensuite arriver aux détails.

C’est intéressant que vous utilisiez les bases de l’architecture dans vos projets, qui vous amènent à modifier la structure de l’espace extérieur à mesure que vous travaillez sur l’intérieur et le mobilier. Vous avez développé une logique bien établie dans votre façon de travailler.
C’est exact, et c’est intéressant que vous le souligniez parce que comme j’utilise beaucoup de couleurs et de motifs, les gens s’arrêtent souvent à la dimension décorative de mon travail. Mais derrière cet aspect-là, il y a tout un travail.

Concernant la maison de Litchfield, dans le Connecticut, j’ai lu que vous aviez dû modifier la ligne des toits, entre autres. C’est intéressant que votre formation d’architecte ressorte dans votre travail.
C’est vrai, quand on fait des études d’architecture, ça devient un état d’esprit. On devient très structuré, et c’est quelque chose qui ne s’oublie pas. Je l’utilise tout le temps sur mes projets.

Je suis sûre que ça vous sert aussi quand vous concevez du mobilier et que vous ne perdez jamais de vue les notions d’échelle et d’espace.
Tout à fait, les notions d’échelle de la lumière, de passage, d’énergie. C’est très important pour moi.

Après avoir terminé vos études et travaillé avec Christian Liaigre à la création de mobilier et différents projets… comment en êtes-vous arrivée à monter votre propre studio et à vous faire un nom ?
J’étais enceinte et tout à coup, avec la maternité, on se met à se projeter, à devenir adulte, finalement. On se demande : « Quelle vie est-ce que j’ai envie d’offrir à mon enfant ? Et est-ce que je reste là où je suis ou est-ce que je change ? Je monte ma propre boîte ? » Je savais que j’avais envie de voyager, de me sentir libre.

J’ai démissionné de chez Christian Liaigre, et j’ai monté ma propre entité depuis mon salon. C’était il y a 19 ans.

Comment avez-vous trouvé vos premiers clients ? Et quel a été le premier projet sur lequel vous avez travaillé seule ?
Une des personnes qui m’ont encouragée à prendre mon indépendance (alors que pas mal de gens ne comprenaient pas ma décision), ça a été Joseph. Joseph Ettedgui, de la marque de vêtements Joseph. Il m’a dit que si je me lançais, il m’aiderait.

J’étais enceinte et tout à coup, avec la maternité, on se met à se projeter, à devenir adulte, finalement. On se demande : Quelle vie est-ce que j’ai envie d’offrir à mon enfant ?

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J’ai commencé à travailler pour des clients privés à Londres. Puis à un dîner, j’ai rencontré Jonathan Morr. Il m’a demandé de l’aider à décorer son appartement puis l’hôtel qu’il ouvrait à Miami. C’était le Townhouse. Ça a été un des premiers hôtels à la fois abordables et agréables. Les Standard Hotels n’existaient pas, il n’y avait rien de tout ça à l’époque. Tout ce qui était bon marché était moche. Le Delano avait ouvert, mais là, on proposait quelque chose aux gens qui avaient du goût sans avoir un budget illimité. Un des trucs les plus géniaux de l’hôtel, c’était le toit-terrasse avec une piscine et ces water-beds rouges qu’on avait imaginés. L’endroit a beaucoup fait parler de lui, et il y a eu plein de fêtes là-bas.

Ensuite, j’ai travaillé pour un nightclub à NY, APT, qui a aussi eu beaucoup de succès parce qu’il ressemblait à un appartement. Je l’avais conçu en pensant à un célibataire imaginaire. J’étais partie de zéro puisque c’était un loft à l’origine. Donc j’ai imaginé un très long couloir et plein de choses qu’on déteste dans les appartements, mais en les transformant de façon à ce qu’on ait vraiment l’impression d’être dans un appartement. Et ça a aussi eu beaucoup de succès.

J’imagine qu’à partir de là, les gens ont commencé à connaître votre travail et à faire appel à vous.
Oui, et j’étais censée travailler avec Ian Schrager sur un projet d’hôtel, mais il y a eu le 11-Septembre et il a vendu les lieux. C’est intéressant de voir comment ces événements peuvent avoir une influence sur une carrière…

Mais à chaque fois, j’aborde les choses de manière nouvelle, à chaque fois, c’est nouveau, c’est une histoire différente.

Vous avez travaillé sur des hôtels, des espaces commerciaux, des résidences privées. Vous pouvez nous parler des différents types de projets et de la façon dont vous abordez chacun d’entre eux ?
Un particulier, c’est toujours spécial. C’est comme un portrait. Je suis un peu comme une photographe. J’ai envie que le rendu soit le meilleur possible. Bien sûr, ce sera très lumineux, mais je veux que les matériaux leur ressemblent. Je ne veux pas que leur maison me ressemble. Je veux qu’ils s’y sentent bien, qu’ils puissent y évoluer naturellement et avoir leur propre goût. Donc je travaille beaucoup avec les clients sur la structure, on collabore de façon très étroite.

Pour ce qui est des lieux publics, j’essaie clairement de définir une identité. C’est comme un projet avec une identité en 3D. J’ai envie de définir un lieu qui va s’inscrire dans la durée et qui aura sa propre vie. Je n’ai pas forcément envie que ça me ressemble, mais j’aime l’idée qu’un jour quelqu’un prenne une photo quelque part, se souvienne de Sketch ou d’un café ou d’une photo parce qu’un lieu a une identité forte.

Mais à chaque fois, j’aborde les choses de manière nouvelle, à chaque fois, c’est nouveau, c’est une histoire différente.

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Dans tous les espaces et le mobilier que vous concevez, on retrouve toujours ces courbes qui leur confèrent une certaine féminité, et l’utilisation de la couleur. Comment décririez-vous votre esthétique en matière de design ?
Je crois qu’il y a une histoire de métissage culturel que j’ai défini comme une espèce d’orientalisme pop. C’est vrai que je mélange beaucoup de choses tant que ça reste harmonieux. Enfin, l’harmonie, c’est quelque chose qui me gêne parce que je veux aussi être pointue. Je crois que toutes ces années, j’ai essayé de développer une forme de confort moderne, et il ne s’agit pas juste de ce qui est confortable physiquement mais du confort visuel. Pour moi, ça signifie que je cherche des choses, des produits, du mobilier qui parlent aux sens. Et je crois qu’on en a besoin. Dans un monde de plus en plus numérique, beaucoup de choses se passent à distance et il faut un contrepoids à cette tendance. Il faut pouvoir toucher, se sentir touché, se sentir enlacé, trouver une certaine douceur dans la vie. Je crois que c’est l’objectif de mon travail : essayer de vous offrir quelque chose de confortable. Comme une mère qui vous prendrait dans ses bras, d’une certaine manière.

Y a-t-il un projet sur lequel vous n’avez encore jamais travaillé et qui vous tient vraiment à cœur ?
Il y a tellement de choses que j’ai envie de faire. Heureusement. Sinon, je serais complètement blasée. Dans chacun de mes projets, il y a quelque chose de nouveau à apprendre et à découvrir.

Mais j’aimerais beaucoup travailler sur des projets à plus grande échelle. Parce que je pense que beaucoup de gens m’associent à quelque chose d’intimiste. Comment approcher l’intimité à plus grande échelle ? J’aimerais vraiment revenir à l’architecture, il y a plein de choses à faire donc je suis ouverte.

Dans un monde de plus en plus numérique, beaucoup de choses se passent à distance et il faut un contrepoids à cette tendance. Il faut pouvoir toucher, se sentir touché, se sentir enlacé, trouver une certaine douceur dans la vie. Je crois que c’est l’objectif de mon travail : essayer de vous offrir quelque chose de confortable. Comme une mère qui vous prendrait dans ses bras, d’une certaine manière.

Pourquoi avez-vous décidé d’ouvrir un studio à Paris, après avoir vécu à NY et Londres ?
C’est venu assez naturellement, j’étais déjà là-bas quand je travaillais pour Christian Liaigre. Quand on est au centre, on ne se projette pas forcément, les choses arrivent et on les suit. Des opportunités se présentent et on se dit : « Oui, d’accord, je vais faire ça. » Le destin ne se calcule pas toujours. Les choses se sont produites et je les ai acceptées. J’ai fait des rencontres, c’est arrivé comme ça, et puis je me suis aussi rendu compte que Paris, pour faire ce que je fais, était l’un des meilleurs endroits au monde : il y a tant de savoir-faire ici, d’artisans, d’artisanat. J’ai l’impression que Paris est un peu la capitale de la décoration d’intérieur. Cette façon de raconter une histoire… Quand on fait appel à une décoratrice d’intérieur française, on n’obtient pas juste de la décoration. On obtient toute une histoire, quelque chose d’authentique, une façon d’utiliser l’espace, un programme, quelque chose d’un peu global.

Comment s’est passée la transition du métier d’indépendante à celui de femme d’affaires et chef d’entreprise ?
C’est le plus difficile. Trois ans après avoir monté ma boîte, ma sœur a rejoint l’aventure, et elle s’est occupée de nombreux aspects commerciaux. Heureusement qu’elle est avec moi car je sais que c’est quelqu’un de très stable et sûr. Non seulement elle est fiable, mais elle ne prendra pas de risques inconsidérés. Donc l’avoir à mes côtés m’a beaucoup aidée, ça m’a permis d’aller de l’avant, lentement mais sûrement.

C’est ça qui est difficile, parce que moi, je n’ai pas envie de gérer tous ces autres aspects. J’ai juste envie de continuer à être l’entité créatrice, sauf qu’à l’heure actuelle, il faut être capable de faire plein de choses différentes. C’est vrai qu’en matière de mobilier, il y a un certain rythme, les projets sont très différents. Et quand on pense à tous ces rôles qu’on doit endosser, pouvoir par exemple passer une journée entière à faire de la poterie devient rarissime. L’autre jour, je suis allée à l’usine en Normandie pour faire de la poterie, j’ai vraiment passé un bon moment, mais ce genre d’occasion se présente moins souvent, et je trouve ça triste.

L’équipe, c’est comme une pyramide. Quand on commence, on est au milieu de la pyramide, ce qui est génial, mais à mesure que la pyramide grandit, on se retrouve seule au sommet.

On fait face aux mêmes difficultés au Studio, d’une certaine manière. Surtout Garance, qui en a déjà beaucoup parlé sur le blog… Le livre était un travail complètement différent mais parfois, on ne fait plus vraiment les choses par plaisir mais juste pour aller au bout d’un projet.
C’est drôle que vous en parliez, parce que pour moi, c’est arrivé à un point où l’activité était de plus en plus importante, et c’était trop de pression pour moi. L’équipe, c’est comme une pyramide. Quand on commence, on est au milieu de la pyramide, ce qui est génial, mais à mesure que la pyramide grandit, on se retrouve seule au sommet. On est entourée par une équipe mais on est toute seule au sommet. Un jour, on s’aperçoit que communiquer avec les autres fait peur. Du coup, j’ai décidé que je ne voulais pas travailler comme ça. J’ai décidé de faire la part des choses entre les projets que j’avais envie de faire et les autres, de voir comment les choses évoluaient, et de consacrer plus d’énergie au mobilier. Il est important de ne pas perdre de vue pourquoi on a voulu se lancer dans cette activité, ce métier, et pas un autre.

Combien de personnes travaillent pour vous ?
Environ 16.

Avec un mélange de chefs de projet et de créatifs ?
Oui, il y a des architectes, des décorateurs d’intérieur, des artistes, des designers. Il y a des gens à la production, pour l’aspect financier et administratif. Quand j’ai vu Erik ce matin, je me suis dit que je voulais un photographe maison.

J’aimerais aussi beaucoup avoir un graphiste. Je veux tous les corps de métier. Parce que souvent je travaille, je réfléchis et tout à coup, j’ai une idée. Si je ne la note pas, je l’oublie, il faut que j’aie aussi quelqu’un pour ça. Si j’avais tous ces gens-là avec moi, ce serait bien plus rapide.

Comment se déroule une journée-type si vous en avez ?
Quand je voyage ou pas ? Je voyage 3 à 4 fois par mois, une fois par semaine ce mois-ci. Je viens de passer trois jours à Londres, demain j’y repars juste pour la journée. Ensuite, je pars trois jours à NY, je rentre deux jours à Paris, puis je pars à Beyrouth. Là, je vais à Milan et Genève. Donc ça peut être un mois complètement dingue comme ça, ou je peux ne pas voyager pendant 15 jours.

En général, j’arrive au bureau entre 10 et 11 h, je travaille, je vais voir tout le monde, puis je descends au showroom. J’aime regarder le showroom comme si c’était nouveau. J’aime poser un regard vierge sur les choses, comme ça je repère ce qui ne va pas. Parfois, quand on s’habitue à un endroit, on n’a plus de recul. Donc je regarde les choses, je discute avec les filles, je vois ce dont elles ont besoin. On essaie de faire une réunion toutes les trois semaines. On parle de produits, de design, de la façon dont on a envie de travailler. On fait un brainstorming et on décide quels produits on va concevoir. On veut s’assurer que les filles du showroom croient vraiment aux produits. Si elles n’y croient pas, je ne le fais pas, il faut vraiment qu’elles se projettent dedans.

Une fois par jour, je vois Lili, mon assistante. Elle me briefe sur les réunions, les voyages, les contrats et les e-mails, les articles. Ensuite, je fais un petit tour du studio, je parle avec tout le monde. Je ne peux pas rester devant un ordinateur. J’aimerais vraiment, mais je sens que mon énergie me porte ailleurs. Donc je m’assois à côté d’eux, on crée le design ensemble, je leur montre mes croquis, je leur donne des indications sur ce que j’aimerais. Et on retourne ça dans tous les sens. Je suis très présente lors de la genèse d’un projet, pour définir les règles. L’identité de chaque projet se définit à travers trois ou quatre éléments. Ces choses-là doivent être claires donc on essaie de beaucoup parler. En ce moment, je travaille sur un grand magasin en Allemagne, donc quand on commence à se demander ce qu’on va faire, bien sûr, on a un plan, mais il faut aussi qu’on raconte la bonne histoire. Pourquoi est-ce que ce n’est pas les Galeries Lafayette ou Selfridges ? Pourquoi est-ce que ce sera à Berlin ? Ce sont les questions qu’on se pose, et c’est comme ça qu’on travaille pour prendre en compte tous les éléments qui sont à notre disposition et qui nous permettront d’appréhender les contraintes et l’essence même du projet.

Je ne peux pas rester devant un ordinateur. J’aimerais vraiment, mais je sens que mon énergie me porte ailleurs. Donc je m’assois à côté d’eux, on crée le design ensemble, je leur montre mes croquis, je leur donne des indications sur ce que j’aimerais.

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Qu’est-ce que vous préférez dans votre travail ?
La possibilité de faire autant de choses différentes, à plus ou moins grande échelle, et de rencontrer des gens très différents. Ça varie en fonction des clients, ça peut être un particulier ou un grand groupe, où on rencontre plein de créatifs qui nous apprennent beaucoup. J’ai aussi des amis que j’admire énormément et qui m’ont beaucoup appris. Je rencontre aussi des gens qui ont un savoir-faire admirable, et qui ont consacré leur vie à la création de choses merveilleuses. Il y a aussi les voyages. Je sais que j’ai beaucoup de chance. Quand on a un travail comme le mien, ce n’est pas un travail, c’est un mode de vie, une identité. Et j’y prends beaucoup de plaisir.

Ce qui est le plus difficile ?
Ce qui a été un vrai défi pour moi, surtout maintenant que le temps a passé, ça a été d’élever mon fils et d’être une mère. D’être à la fois femme d’affaires et créatrice. Toutes ces choses à la fois. Mais aussi d’être une femme pour mon mari. Endosser tous ces rôles à la fois est extrêmement compliqué.

Ce qui a été un vrai défi pour moi, surtout maintenant que le temps a passé, ça a été d’élever mon fils et d’être une mère. D’être à la fois femme d’affaires et créatrice. Toutes ces choses à la fois. Mais aussi d’être une femme pour mon mari.

Comment arrivez-vous à tout mener de front ? Vous dites que c’est un mode de vie, mais c’est difficile de compartimenter son travail, sa vie de famille et soi-même.
C’est assez difficile, c’est dur pour une femme de tout faire à la fois. De tous les gens que je connais, personne n’a envie d’être avec quelqu’un qui travaille tout le temps. Il y a des priorités dans la vie, et pour moi ça a toujours été mon fils. Il est allé en pension, et maintenant, il fait des études d’architecture à Londres.

Il suit votre voie !
Oui et c’est fantastique. Maintenant, j’ai un peu plus de temps pour moi. Tout faire en même temps, avoir un bébé et lancer son affaire… si c’était à refaire, je crois que je ne changerais rien.

Donc, ça c’est une chose, et il y a aussi tout le côté business, et la façon de l’appréhender. Souvent, c’est juste une histoire de bon sens. Je ne me mêle jamais des chiffres dans le détail, je préfère garder un peu de recul. Et la gestion des ressources humaines, c’est aussi difficile pour moi. Parce qu’il faut aussi rester créatif. Parfois on trouve des super managers et des super créatifs, mais réussir à être multitâches, c’est vraiment difficile. J’ai défini certaines règles, maintenant. Je ne veux plus entendre parler de problèmes, je veux juste parler des solutions. Ce genre de choses. Des petites phrases rassurantes qui facilitent les choses.

Vous êtes combien, vous, chez Garance Doré ?

Sept avec Garance. Et on essaie aussi de trouver un équilibre entre créativité et business, vie privée et travail… toutes ces choses qu’on fait finalement pour être heureux mais qui peuvent aussi être source de stress.
Ça, c’est sûr. Le temps passe à toute allure et on passe son temps à courir après quelque chose. Je ne veux plus vivre sous pression. Qu’est-ce que je cherche ? Que puis-je faire ? On se détend et on comprend ce qu’on veut. Je cesse de courir après les projets, je les laisse venir à moi. Et je n’accepte pas n’importe quel projet, je veux juste travailler sur les bons projets avec les bonnes personnes.

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Vous faites des meubles, des objets, du design, un livre. C’est une entreprise qui s’est développée dans beaucoup de directions, mais c’est à la fois une expansion et une contraction. Vous exercez un certain contrôle au lieu de vouloir à tout prix grossir.
C’est vrai. Non pas que je sois une control freak, enfin peut-être un peu. [rires] J’ai concentré tout ce que je fais en une seule démarche. Je me suis facilité la tâche. Je voulais que ma boîte soit à la fois très locale et très globale, et j’ai réussi à le faire. Je crois que j’ai aussi réussi à prendre le contrôle des projets sur lesquels je travaille. J’ai gardé une taille humaine par rapport à ma réputation. Ce qu’on construit est passionnant, mais il faut s’assurer d’avoir une base solide. Ça dépend vraiment de la vision qu’on a. Est-ce que c’est de devenir une énorme entreprise où on ne contrôle plus grand-chose ou de dire que j’ai envie de créer un environnement complet. Le mobilier, la décoration intérieure, des petits objets, peut-être quelques tissus, des papiers peints… Comme ça on a tout un cadre. A partir de ce que je fais, on obtient tout un univers. Et avec mes petits objets, je voulais aussi toucher une clientèle qui n’a pas forcément les moyens de s’offrir des créations plus importantes. Mais aussi travailler avec des artisans du monde entier auxquels je n’aurais pas forcément eu accès en France. Voilà les choses qui comptent pour moi, ce que j’ai pu moderniser. Il y a des savoir-faire disponibles, ça nous servira à tous car ça fait partie de notre culture. En tout cas, je n’ai absolument pas l’ambition de devenir une énorme entreprise parce que je ne crois pas que je pourrais la gérer. Ce n’est pas mon mode de fonctionnement.

…je n’ai absolument pas l’ambition de devenir une énorme entreprise parce que je ne crois pas que je pourrais la gérer. Ce n’est pas mon mode de fonctionnement.

Quel est votre projet préféré ?
Il y en a plein. C’est difficile de dire qu’on préfère tel ou tel projet, sinon les autres sont contrariés. Mais l’un des projets que je préfère, c’est l’Hôtel du Cloître à Arles ou le Condesa DF au Mexique. Parce que ces projets ont changé un quartier, ils ont eu un impact. L’hôtel est dans un nouveau lieu, il incarne un quartier de la ville, ou la ville elle-même de façon différente.

Sketch a aussi eu un énorme impact.

Oui ! On l’a pris en photo pour le blog, d’ailleurs on a shooté plusieurs de vos projets.
Oui, j’ai vu et c’est très beau. J’ai fait Sketch en quatre mois à peine, c’était un projet très très très urgent. J’ai dû faire un travail exhaustif et aller à l’essentiel. J’ai visité les lieux et décidé que ce serait rose, et c’est ce qu’on a fait. Mourad n’était pas trop fan du rose, mais il m’a dit de suivre mon instinct.

Comment faites-vous quand un client n’est pas d’accord avec vous ?
Ils peuvent ne pas être d’accord mais me faire confiance. Parfois, ils me disent qu’ils ne sont pas d’accord pour telle et telle raison, et j’essaie de comprendre pourquoi. Il suffit de s’adapter, de contourner. Lorsqu’un client fait appel à vous, l’objectif n’est pas d’être en désaccord ou de se disputer, c’est censé être une expérience agréable pour tout le monde. Et un bon projet, c’est un bon client.

Parfois, ils me disent qu’ils ne sont pas d’accord pour telle et telle raison, et j’essaie de comprendre pourquoi. Il suffit de s’adapter, de contourner. Lorsqu’un client fait appel à vous, l’objectif n’est pas d’être en désaccord ou de se disputer, c’est censé être une expérience agréable pour tout le monde. Et un bon projet, c’est un bon client.

Quel conseil donneriez-vous à des designers en herbe, qu’ils s’intéressent à la décoration ou à l’architecture ?
De toujours garder un esprit curieux. D’aller voir le maximum de choses. Visiter des expositions, lire, aller au cinéma… rester aux aguets. Faire un travail de journaliste, en quelque sorte. Il faut s’imprégner de tout ce qui nous entoure pour le sublimer, il n’y a pas de limites. Il faut sans arrêt essayer de repousser ses limites.

Vous avez un mentor ?
Pas vraiment… Joseph l’a été, d’une certaine manière.

Il faut sans arrêt essayer de repousser ses limites.

Le meilleur conseil qu’on vous ait donné et qui continue à vous accompagner ?
Joseph m’a dit que tout était une question de personnalité. Il m’a dit de ne pas m’inquiéter parce que j’avais une bonne personnalité et que ça m’aiderait beaucoup, ça donnerait envie aux gens de travailler avec moi. Il y a tellement de gens qui m’ont appris des choses. Joseph m’a appris à simplifier les situations. Au lieu de compliquer les choses, il faut essayer de simplifier jusqu’à ce que ça nous mène quelque part. Chaque client m’apprend quelque chose.

Quelles qualités recherchez-vous quand vous embauchez quelqu’un dans votre équipe ?
Je cherche beaucoup de choses. Trop. Je veux que les gens aient une belle personnalité et qu’ils dégagent une énergie positive. Pour moi, une équipe est une forme d’équilibre. Une personne est comme ci ou comme ça. Je cherche des personnalités complémentaires. Et non pas qui sont en concurrence les unes avec les autres. Une équipe, ça doit être un tout plutôt que la somme d’individualités. Il y a aussi une question de sensibilité, parce qu’on évolue dans un univers avec des valeurs esthétiques fortes. Il faut évidemment qu’elles soient compatibles.

Au lieu de compliquer les choses, il faut essayer de simplifier jusqu’à ce que ça nous mène quelque part. Chaque client m’apprend quelque chose.

Quels sont vos rêves pour l’avenir ? Pas uniquement à titre professionnel mais aussi personnel ?
Oh là là. Je crois que j’aimerais travailler sur un projet personnel maintenant, j’aimerais faire un projet pour moi. Je ne sais pas exactement ce que ce sera et où ça se déroulera. Mais je crois que le temps est venu pour moi de dire : Je crois en ça, j’ai envie de prendre le risque. C’est ce que j’ai envie de faire.

Ça c’est vraiment quelque chose qui me tient cœur. J’atteins aussi une forme de maturité esthétique, mais il faut que j’arrive à définir ce que je veux pour le Studio et décider s’il faut qu’on ait un espace à NY et à Londres…

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