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In Her Words: Amelia Mularz on Souvenirs

4 weeks ago by

Ça semble presque trop cliché, d’être journaliste de voyage et d’avoir une passion compulsive pour les souvenirs de voyage, comme les pâtissiers qui ont un goût insatiable pour le sucre. Bien sûr, les deux vont ensemble mais on pourrait partir du principe qu’il y a quand même un certain degré de professionnalisme, un peu de distance intellectuelle entre la carrière et l’engouement. Mais hélas, nous y voilà, et je porte un T-shirt Angkor Wat, des mocassins d’une réserve indienne du Wisconsin et un chouchou du désert de l’Atacama au Chili en écrivant ces lignes.

C’est vrai, j’adore tous les objets souvenirs. Lâchez-moi dans un aéroport à l’étranger, une aire de repos dans un parc national ou un marché local et je trouverai quelque chose à acheter. Utilisez l’expression “fait main” et je vais commencer à baver d’envie (Où ? Combien de cash est-ce que je devrais prendre ? Est-ce qu’on peut acheter une valise supplémentaire dans cette ville ?). Passez voir mon appartement à LA et vous trouverez suffisamment de babioles pour affoler une grand-mère. Une statuette du Christ Rédempteur qui clignote rapportée du Brésil, une figurine de chaton appuyé sur un sushi, du Japon, un paresseux en bois sculpté à la main, du Pérou – ma maison, c’est un peu les Nations Unies des babioles.

Je suis peut-être la seule personne capable de ramener des souvenirs d’un enterrement. Ça m’est déjà arrivé deux fois, j’ai un peu honte de l’admettre. La première fois, c’était l’enterrement du père d’une amie. Elle avait exposé sa collection de croix – toutes suffisamment petites pour tenir dans le creux de la main, certaines en bois et d’autres en métal avec des pierres – et avait dit aux amis venus la soutenir de récupérer ses trésors. Bien sûr, j’ai obéi.

La seconde fois, c’était le week-end dernier. J’avais roulé jusqu’à Long Beach pour soutenir une autre amie après la mort de sa mère. Après l’enterrement, j’ai décidé d’aller chez un antiquaire des environs que j’admirais depuis longtemps sur Instagram. J’y ai acheté un sac rectangulaire, d’une forme un peu bizarre, des années 1960* et trois cartes postales vintage. Le sac, ça va (quelle femme qui se respecte n’a pas besoin d’un sac seau avec des fleurs recouvert d’une chose qui ressemble au plastique des sets de table ?) mais les cartes postales sont à part. Acheter des cartes souvenirs d’endroits où je ne suis jamais allés, avec des messages de gens que je n’ai jamais rencontrés, à d’autres que je n’ai jamais rencontrés, c’est un peu comme acheter les souvenirs de quelqu’un d’autre. Mais emballez-les et prenez ma carte de crédit – je vais les prendre ! * Remarque : après l’avoir étudié plus en détail, mon “sac à main” est peut-être seulement un bocal à farine avec une anse.

Le rituel du shopping est exaltant pour moi – la chasse, le bavardage avec le vendeur (“Oui, je suis juste de passage ! Et le jet lag… parlons-en !), le paiement (au Japon, ils vous rendent votre monnaie sur un petit plateau, qu’ils tendent toujours des deux mains). Mais c’est peut-être tout ramener à la maison que je préfère. Certaines personnes ressentent des poussées d’adrénaline en faisant du SoulCycle ; moi, c’est en mettant dans ma valise un sac entier de souvenirs. J’ai déjà couru le marathon de New York City mais pour être vraiment honnête, j’ai plus ressenti l’euphorie de la course en sprintant à travers l’aéroport de Marrakech avec six bouteilles d’huile d’argan, deux tapis, un service à thé en argent et un pantalon sarouel en soie tassés dans ma valise.

C’est souvent mon copain qui vient me chercher quand j’atterris à Los Angeles. Il est plutôt minimaliste, ce qui signifie deux choses : 1) à ses yeux, je suis un monstre et 2) je suis habituée à l’air de terreur qui apparaît sur son visage quand il me voit récupérer ma valise avec mes dernières trouvailles. Je vais hurler “Bonnes nouvelles !” en manoeuvrant mon chariot à bagages entre les familles épuisées. “J’ai trouvé une éponge d’un mètre sur un marché à Tel Aviv ! “ Il m’a déjà suggéré plusieurs fois de lire La Magie du rangement de Marie Kondo mais ça ne m’intéresse pas. Si elle ouvrait un musée du ménage, j’irais pour passer à la boutique. Sinon, pas besoin.

Mon job nourrit ma passion des souvenirs jusqu’à un certain point, mais pas autant que vous pourriez le penser. Bien sûr, j’ai la chance de visiter des endroits incroyables mais la plupart des journalistes de voyage n’achètent pas un centième de ce que j’achète. Les voyages de journaliste sont surchargés de visites d’hôtels, de rencontres express avec des propriétaires de commerces locaux et de longs repas avec des publicitaires qui veulent être sûrs que vous compreniez pourquoi leur destination est “the place to be”. Il y a très peu de temps de solitude et quand vous avez une heure pour vous, au lieu d’attraper votre portefeuille, vous allez sans doute plutôt prendre votre ordinateur pour écrire un article ou un mail à votre éditeur. Tout ça pour dire que la plupart des journalistes ne reviennent pas régulièrement avec plein d’achats, c’est plutôt une de mes caractéristiques. Lors d’un récent voyage de presse à Cabo, il n’y avait absolument aucune de chance de faire du shopping. Mais, émerveillez-vous, j’ai trouvé un masque de sommeil de lucha libre à l’aéroport en partant. Inimaginable de partir sans au moins un souvenir (et la chance de ressembler à un luchador pendant que je ronfle).

Et puisque nous parlons du Mexique, j’ai toujours préféré le mot espagnol pour souvenir. On dit recuerdo, qui vient du verbe recorder, se souvenir. Cela donne l’impression que le shopping est une noble quête, un art en réalité. Dites à quelqu’un que vous êtes passionné par les souvenirs et on vous traitera de syllogomane ; mais dites que vous collectionnez les souvenirs mentaux et vous serez nommé pour un prix humanitaire… ou au moins, on vous jugera moins pour le verre à shot que vous achetez.

J’ai une théorie sur l’origine de mon obsession des souvenirs : peut-être que les objets sont un moyen de figer le temps, de garder quelque chose de tangible d’un moment de joie et de découverte, même bref. Face à tout ce qui est éphémère – les voyages qui vont et viennent, les gens que nous perdons en route – peut-être que ces objets sont un moyen de sauver un peu de cette magie et de la garder avec nous. Cette théorie est plus convaincante si je regarde quelque chose comme le livre de poésies que j’ai ramené de Singapour plutôt que les autocollants de crottes qui dansent que j’ai achetés pendant le même voyage.

Mais ces derniers temps, j’ai développé une autre théorie – peut-être que ces souvenirs ne concernent pas toujours le passé mais parfois aussi le futur – une tentative pour capturer les personnes que nous espérons devenir. De la même manière que nous rêvons d’être une version rêvée de nous-même avant un voyage (c’est sûr que je ferai du yoga tous les matins…en gros je ne mangerai que des fruits et des algues… est-ce que ce sera suffisant d’avoir trois romans pour mon weekend de quatre jours ?), les choses que nous rapportons sont peut-être aussi une forme d’idéalisation. Ça expliquerait en tout cas le réchaud à tortillas Frida Kahlo que j’ai acheté à Mexico, mon service de verres à saké signes du zodiaque de Tokyo et les ronds de table en forme de grenouille que j’ai achetés en Amazonie (eh oui, j’ai acheté des décors de table inutiles en plein coeur de la jungle). Je n’ai qu’une table de bistrot dans mon appartement et je n’ai jamais organisé de vrai dîner. Mais peut-être qu’un jour, j’en ferai un. La version de moi qui voyage le pense.

Les vêtements que j’achète en voyage reflètent le même genre de souhaits. Les ponchos, les chapeaux de paille, les salopettes batik, les kaftans, les kimonos et les bottes de cowboys que j’ai ramenés du monde entier et que je n’utilise quasiment pas maintenant qu’ils sont chez moi. Mais j’aimerais être le type de personne qui les porterait tous.

J’ai lu un jour une citation sur la mode et je n’arrive malheureusement pas à me rappeler qui l’a dite mais en gros, c’était “Quand tu essayes des vêtements, tu te tiens devant un miroir et tu te demandes, est-ce que ça me ressemble ? Ce qui est une autre manière de se poser la question, qui suis-je ?” J’adore l’impression de découverte de soi qu’on peut trouver dans ce sentiment. Néanmoins, je pense que l’auteur faisait plutôt référence au choix entre un jean skinny ou bootcut, tandis que dans mon shopping de souvenirs, je me demande “Est-ce que je suis une pêcheuse du Cambodge ou une gaucho argentine ?”

Et si je réfléchis un peu plus à mon achat de souvenirs après l’enterrement, je peux voir le sac à main / bocal à farine, comme une exploration de la personne que j’aimerais être. Je n’ai jamais rencontré la mère de mon amie, Helena, avant sa mort et en réalité, je ne connais cette amie que depuis quelques mois. Elle est journaliste voyage aussi et nous nous sommes rencontrées pendant un voyage de presse. C’est pendant ces quelques jours à l’étranger que mon amie a reçu l’appel l’informant que le cancer d’Helena s’était répandu. Cette terrifiante nouvelle nous a liées l’une à l’autre d’une manière inhabituelle pendant les voyages de boulot. Pendant l’enterrement, je suis restée assise dans le fond, seule – touriste dans une vie à laquelle je n’appartenais pas. La famille d’Helena et ses amis ont raconté des histoires sur la femme qu’elle était – une immigrante finlandaise, une militante des droits des femmes, une amoureuse de la mode et de l’art, une voyageuse avide.

Et c’est peut-être pour ça qu’une heure plus tard, chez l’antiquaire, j’ai repéré ce sac. En le tenant à côté de moi devant un miroir, je me suis dit “Helena adorerait ça.” Et je savais qu’il fallait que je l’ai – le souvenir d’une vie bien vécue.

_________

Amelia est journaliste de voyage. Elle a travaillé pour Travel + Leisure, Harper’s Bazaar, Los Angeles Magazine, Fathom, et le National Geographic Traveler. Elle nous a accompagnées pendant notre retraite sur l’Art de la Découverte de Soi pour le compte de Mr and Mrs Smith, et elle nous a bien sûr séduites. Vous pouvez vous attendre à voir ses textes spirituels et généreux sur le site. Et si vous voulez savoir ce qu’elle a rapporté du Chili, voici la liste : trois livres de cette librairie au milieu du désert, des taies d’oreillers en patchwork, deux paires de boucles d’oreille en cuivre, un tote bag de l’Atacama en velours, un chapeau pingouin fait à la main, des friandises en chocolat appelées Langues de chat au chocolat, des sels pour le bain faits à partir de baies chañar locales, des chaussettes en laine de lama, deux chouchous (conquise par leur retour à la mode), un sac de paille et un kaftan tie-and-dye. Donc pas tant que ça, selon elle.

9 comments

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  • Dear Amelia – souvenir comes from the French word « souvenir » which means remember. A souvenir is as much a memento as recuerdo. Enjoyed reading your text though.

  • Ah touché, Anuket! Spanish has always been more familiar to me than French, but happy to know that « souvenir » in itself denotes memory. Thank you so much!

  • Dear Amelia,
    Very interesting ! Relevant details in your text.
    In your last sentence « A SOUVENIR for a life well lived », could you change one word: A PROOF for a life well lived ?

  • « Yep, just visiting!!! » or I say, « Just browsing! » Then, I get home– « Let’s check out my loot. » Simply an exciting event. I enjoyed reading this. Just love people like you…for being you.

  • A kindred spirit ?

  • This piece made me feel happy :)

  • In Spanish, the verb is ‘recordar’ not ‘recorder’ ;)

  • Ooh! I think that was my pesky English autocorrect at work in the text. Good eye!

  • Such a good read…perfectly explains the many reasons why I have a lifetime collection of travel momentos

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