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Career / Jamia Wilson

3 weeks ago by

Jamia Wilson est une conteuse hors pair. Il suffit de voir les 30 premières secondes de son TED Talk, ou de passer moins de deux minutes avec elle dans son bureau pour le savoir. Elle a une de ces voix qui vous donne envie de lui demander si elle compte enregistrer un livre audio, juste pour pouvoir l’écouter en boucle (sans vouloir être flippante…).

Il se trouve qu’elle est directrice exécutive et éditrice de Feminist Press, une organisation à but non lucratif qui publie les oeuvres de voix marginalisées. Avant, elle était directrice exécutive de Women, Action, & the Media. Et ses écrits ont été publiés dans le New York Times, New York Magazine, The Guardian et Rookie. Plutôt cool, non ? :)

Mais plus sérieusement, j’ai passé un peu plus d’une heure avec Jamia, à l’écouter parler de ses choix de carrière, de l’histoire de sa famille avec l’activisme, de sa passion pour l’écriture et la lecture de livres – et j’en suis sortie en me sentant inspirée, comme prête à conquérir le monde.

C’est ce que Jamia fait de mieux. C’est une éternelle optimiste. Grâce à la connaissance innée qu’elle a de sa propre valeur, un sentiment qu’elle irradie, elle est capable de renforcer et de soutenir à la fois les gens qu’elle connaît et ceux qu’elle touche par son influence dans les médias.

A chaque question que je lui ai posée, elle a apporté une réponse personnelle dans laquelle on trouvait un très précieux conseil de vie. Elle a eu tant d’expériences variées – et y a gagné une perspective unique – et est prête à partager cette expérience pour changer une histoire.

J’aimerais que toute le monde puisse passer une heure à bavarder auprès de Jamia pour apprendre d’elle. Mais comme elle est plutôt occupée, savourez cette conversation. Je vous mets au défi de ne pas vous sentir inspirée après.

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Commençons par le début. Où as-tu grandi ? Et te souviens-tu de ce qui t’a attirée en premier dans la promotion et la défense des droits, domaine qui te passionne tout particulièrement ?

J’ai grandi un peu partout. A la base, je suis de Caroline du Sud. Mais j’ai déménagé à presque six ans en Arabie saoudite. Et ensuite, je suis allée dans un pensionnat féministe de filles dans le Maryland.

Moi aussi je suis allée dans une école de filles féministe !

Oh, génial ! J’adore les écoles de filles. C’est ce qu’il y a de mieux. J’ai récemment fait une intervention à Smith College et à Emma Willard School. J’adore ces environnements – ce sont des espaces magiques, de collaboration, et immédiatement féministes !

Ensuite, j’ai emménagé à Washington pour l’université. Depuis, j’ai passé la majeure partie du temps à New York, à part un bref passage en Californie mais New York me manquait donc je suis revenue.

Quand j’étais à l’école, même en Arabie saoudite, j’ai toujours été intéressée par la justice sociale. J’étais toujours celle qui voulait se présenter pour l’élection des délégués ou pour lancer un club de recyclage, j’avais rejoint Amnesty International, ce genre de choses.

L’histoire de ma famille est ancrée dans le Mouvement des droits civiques. Ma mère était très active dans la désobéissance civile non-violente en Caroline du Sud. Avoir des membres de ma famille très engagés dans ce travail – mon grand-père a aidé des gens à s’inscrire pour voter pour le compte de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) au risque de sa propre vie – m’a vraiment montré que c’était mon devoir. Très jeune, je savais que je voulais utiliser mes ressources et mes forces pour contribuer à faire du monde un endroit plus équitable et juste pour tous, et à faire avancer les choses pour la génération suivante. Des générations l’ont fait pour moi avant.

C’est donc ce qui m’a poussée à candidater à des stages et à des postes en accord avec ces idées. Ça a commencé quand j’ai travaillé à Planned Parenthood dans leur département Aides financières et comité politique, et j’ai progressé jusqu’à devenir représentante sur un campus. Je travaillais avec les équipes sur des stratégies structurelles, des actions et des recherches de soutien à un large niveau. C’est vraiment ce qui a lancé ma carrière.

Des gens à Planned Parenthood ont remarqué que j’avais des compétences médias qui pouvaient être utilisées pour changer la vision et changer l’histoire qu’on raconte sur la liberté de reproduction. Je m’occupais de la télévision, des journaux, d’écrire des éditos et j’enseignais ces compétences à d’autres.

Tout ça m’a menée au Women’s Media Center où j’ai dirigé plusieurs années leur programme Voix de femmes progressistes. J’aidais les gens à comprendre ce que ça veut dire de commenter, de s’approprier sa propre voix et de demander des réponses au pouvoir dans les médias de manière concise et cohérente.

A partir de là, je suis allée chez Ted et Women, Action, and The Media. Et finalement, à un moment, à Feminist Press.
Cet endroit compte beaucoup à mes yeux. Je suis la première femme de couleur à occuper ce poste et la plus jeune, dans nos presque 50 ans d’histoire. Et j’ai l’impression que c’est un héritage pour moi parce que ma mère, qui vient juste de mourir le jour de Noël était une lectrice de livres de Feminist Press. Cela fait vraiment sens pour moi.

Et puis, j’ai toujours écrit à côté. J’ai toujours fait un service de nuit féministe, à travers Twitter et la rédaction en freelance. Tout ça m’a conduite ici – au croisement de la production de média et du soutien aux voix d’autres personnes pour qu’elles soient entendues. J’ai l’impression que c’est ce chemin qui a provoqué un changement, en utilisant les forces que j’avais. J’avais tendance à penser que c’était une carrière un peu sinueuse mais maintenant que je regarde en arrière, je trouve que c’est une carrière relativement linéaire, à sa manière. Tout est profondément lié au pouvoir de l’histoire et au changement.

A la fin de tes études, où te voyais-tu cinq ans ou dix ans plus tard ? De quoi rêvais-tu ?

Chez mes parents pendant les fêtes, j’ai regardé de vieux journaux intimes. Je crois que quand nous perdons quelqu’un, nous voulons nous plonger dans des souvenirs. Et j’ai vu que j’avais écrit dans un d’entre eux que je voulais être écrivaine. A cinq ans, j’ai écrit mon tout premier livre. Ce n’était que des feuilles agrafées ensemble. Ma mère l’a retrouvé et me l’a donné quand j’ai publié mon premier livre.

Avant de connaître le terme “intellectuel”, j’avais l’habitude de dire que je voulais être une personne qui exigeait des réponses du pouvoir sur les thèmes qui me tiennent à coeur. J’ai fait des listes de gens que j’admirais parce qu’ils avaient eu ce parcours, comme bell hooks, quelqu’un que j’admire depuis l’enfance.

Sauf que quand les gens me demandaient ce que je voulais faire, je répondais toujours “journaliste pour la télé” ou “je veux être avocate spécialisée dans les droits civiques”. Ces choses me semblaient plus tangibles, plus claires.

Mais mes journaux intimes ont vraiment montré que je voulais être écrivaine. Je voulais publier des livres, je voulais être conférencière, parler des problèmes contemporains. Mais il m’a fallu un peu de temps pour oser le dire à voix haute… parce qu’il n’y pas de formation qu’on peut suivre pour ça. Il n’y a pas de Poudlard pour ça.

Tu as fait des études dans quel domaine ?

Communication. Au début, je me suis spécialisée en journalisme pour la télé. Puis en journalisme imprimé. Et ensuite, je me suis décidée pour la communication. J’ai fait un stage en PR mais j’ai aussi fait une expérience qui m’a beaucoup appris. Un vieux professeur blanc et masculin m’a dit que je m’en sortais très bien en cours mais que si je ne changeais pas mes cheveux pour les lisser, je ne ferais jamais carrière à la télé. Quand j’ai protesté, il m’a répondu “Donne-moi un seul exemple d’une femme qui te ressemble et qui porte ses cheveux comme les tiens dans ce milieu.” A l’époque, je n’ai pas pu lui donner d’exemple. Et ça m’a découragée. Aujourd’hui, ce serait encore très difficile de trouver quelque chose mais le marché et les médias ont clairement commencé à changer.

Des années plus tard, alors que je parlais à un évènement Planned Parenthood, je me suis rendu compte que ce qu’il m’avait dit – en m’énervant, en remettant en question mon droit à être vue et entendue – m’a poussée à reconnaître ce que je voulais vraiment faire, c’est-à-dire perturber. Et rendre les médias plus accessibles à tous. Je suis reconnaissante parce que j’ai appris ça dans cette terrible expérience.

Je sais que plus tard dans ta carrière, tu es retournée à l’université pour faire un master. Qu’est-ce qui t’a poussée à prendre cette décision ?

Mes deux parents étaient docteurs. Et je crois que ça s’inscrit dans une histoire plus large du rapport des familles afro-américaines au sens de l’éducation. L’éducation était quelque chose qu’on nous refusait – pendant l’esclavage, nous n’étions pas autorisés à lire ; c’est devenu quelque chose de très précieux pour mes grand-parents. Mes grand-parents étaient si fiers que j’aille à l’université, et dans le cas de mon grand-père, que je retourne faire un master à NYU, quand j’y suis allée ensuite.

C’était un mélange entre cette fierté et la conviction de mes parents que l’éducation est quelque chose qu’on ne peut jamais vous enlever, c’était ancré dans l’image que j’avais de ce que ça voulait dire, prendre le contrôle de son propre esprit. Et la capacité à modifier la culture en gagnant l’accès à l’information et en apprenant à penser de manière critique.

Et donc, tout ça a joué pour partie dans ma décision. Mais aussi, c’est juste que j’aime vraiment les études. Je suis une bonne étudiante. J’avais des questions et des domaines d’intérêt dans lesquels j’avais envie de pouvoir me plonger. Il y avait d’autres gens, comme moi, qui étaient intéressés par les nuances complexes et les conversations brouillonnes, par opposition aux choses claires et simples. C’était la leçon la plus importante à mes yeux. Et la raison pour laquelle je suis retournée à la fac, c’était pour raffiner ma manière de penser et d’écrire. Je suis très reconnaissante d’avoir pu avoir cette expérience… même si je n’ai pas fini de la payer…

Tu as occupé diverses positions dans beaucoup d’organisations différentes, mais qui ont toutes en commun d’avoir le féminisme et l’activisme au centre de leurs missions. On dirait que tu as choisi soigneusement et délibérément les organisations avec lesquelles tu as choisi de t’associer. Quelle importance a eu cette sélectivité dans le développement de ton réseau et de ta réputation ?

Je suis convaincue que la crédibilité et l’intégrité sont deux choses qui demandent beaucoup de temps et de confiance à construire – et qui se perdent très vite. Je prends très au sérieux le fait de me demander si ce poste, ce lien, ce réseau, cette relation est en lien ou non avec mes valeurs. Mon travail et sa valeur sont très importants pour moi. Dès qu’on menace son intégrité journalistique ou qu’on trahit la confiance d’une relation, c’est très difficile à reconstruire. Je fais très attention en décidant où concentrer mon énergie et qui je soutiens.

En ce qui concerne la construction d’une communauté, j’ai toujours tendance à pencher vers le “oui” parce que je crois aux bienfaits d’une collaboration. Mais je suis aussi très attentive quand mon intuition dit “non” ou que mon intuition dit “oui vas-y fonce”.

J’aime me replier sur moi pour méditer et prier en prenant ces décisions. Au moment où j’ai été recrutée pour le poste que j’occupe actuellement, j’étais aussi évaluée pour d’autres postes. J’ai prié. Et j’ai décidé que c’était là où la vocation était la plus forte – mon compas interne m’aide à me repérer dans ces moments et il ne s’est jamais trompé.

Le moments où je ne me suis pas sentie bien sont toujours ceux où je n’ai pas prêté attention aux signes avant-coureurs. Je crois que ce qui est fait pour vous est fait pour vous.

Je pense à un job un peu prétentieux qui s’est trouvé sur mon chemin… mais la manière dont c’était géré, les problèmes structurels que je décelais, rien n’était en accord avec mon éthique et avec mes valeurs. Et alors qu’il a fallu que je renonce à ce qui aurait été un accès temporaire à plus d’argent que mon expérience habituelle, et peut-être même à quelques avantages superficiels liés, je n’avais pas l’impression que je pourrais me lever chaque jour en me disant que j’étais à ma place, dans le cadre plus large de ma vie.

Waouh ! C’est une réponse géniale. Tu me fais réfléchir à tellement de choses en t’écoutant parler…

Je crois que ce qui est important, c’est d’être doux avec soi-même quand on repense à des choses. Toutes ces fois où j’ai fait des choses que je n’aurais pas dû faire, pour un quelconque prétexte superficiel ou douteux, c’est là que j’ai beaucoup appris.

A t’entendre, on dirait que c’est vraiment une habitude et que tu la maîtrises parfaitement…

J’y travaille. J’essaye vraiment de m’écouter. Je n’y arrive pas encore à 100%.
Je crois qu’en tant que femme, nous sommes profondément conditionnées à nous demander ce qui nous semble bien pour nous et ce qui nous semble indigne, parce que le patriarcat est très ancré et normalisé dans notre culture. Nous avons expérimenté tellement d’abus psychologique. C’est très important de se concentrer sur soi et de se demander “quelle est la voix que j’entends là ? Est-ce que c’est ma voix authentique ou est-ce que c’est mon ego ? Est-ce que c’est la résistance sociale qui me dit que quelque chose n’est pas moi mais le conditionnement ?”

J’ai un groupe de personnes à qui je fais confiance pour m’aider à répondre à ces questions. Je crois que c’est important que chacun ait des gens en qui avoir confiance, qui vous font remarquer quand vous n’êtes pas fidèle à vous-même. Mais au fond, c’est une question de lucidité envers soi-même. Écrire m’aide à reconnaître quand ça sort de moi d’une façon fidèle à moi-même ou si je réfléchis pour le monde extérieur.

Ton travail professionnel semble profondément personnel et émotionnel. Comment arrives-tu à rester en forme sans te laisser abattre ?

J’essaie encore de travailler sur le fait de prendre soin de moi et de ma communauté. J’en reviens à la base. Après une perte importante, on perd son sens des repères et son identité, on perd sa stabilité.

J’essaie de manger de manière à me maintenir en forme et de m’hydrater. Je mets des rappels dans mon agenda pour penser à boire de l’eau. Toutes ces petites choses. Je garde des sources de protéines dans mon bureau. J’écoute des podcasts pour rester concentrée et inspirée dans le métro. Ça m’aide à éviter de me sentir stressée pendant le transport – le métro déclenche toutes mes angoisses. Donc j’essaye de réfléchir à ce dont j’ai besoin pour surmonter ça
– et c’est de me perdre dans des histoires. Je médite le matin, je me réveille plus tôt pour avoir le temps.

J’essaye aussi de consacrer plus de temps à l’écriture. Pour moi, c’est aussi nécessaire que boire ou dormir. Si je ne le fais pas, je ne libère pas mon énergie. Il faut que je prévoie des plages horaires pour écrire.

Et puis j’aime l’art de bien manger, que ce soit en préparant à manger pour quelqu’un, pour moi ou même en sortant. J’ai eu un repas sublime de Saint Valentin – je me fais plaisir avec de nouvelles choses, comme ce verre de vin solide avec des parfums étranges, juste pour essayer de déclencher une nouvelle expérience dans mon esprit.

Et ces derniers temps, je dirais les voyages. J’ai toujours eu envie de voyage, puisque j’ai été beaucoup déplacée dès l’enfance. A l’université, j’ai étudié en Italie, ce qui a déclenché ce besoin de vivre dans des endroits différents. J’essaie de consacrer tout mon temps libre et mon argent dans les expériences et les voyages. Si je ne peux pas voyager, le simple fait d’aller dans un endroit peu éloigné ou de créer une expérience à New York peut me donner un petit bout d’un nouveau pays.

Comment vois-tu les liens entre travail et vie personnelle, séparation ou intégration ?

Je suis fondamentalement persuadée par cette idée que j’ai apprise de Parkel Palmer – un écrivain et un penseur quaker formidable. Je suis allée à une de ses retraites à The Center for Courage and Renewal, il apprend à vivre une vie sans séparations. Il s’agit de regarder les endroits de votre vie où vous vous sentez divisée, de vous demander pourquoi et de faire les changements dont vous avez besoin pour vous sentir en accord.

Actuellement, j’ai l’impression que j’en suis de plus en plus proche, à chaque nouvelle position, à chaque nouvelle évolution, je suis plus proche de vivre une vie sans séparations. Cela tient pour une grande part au fait d’avoir une vision claire de mes valeurs et de la manière dont je veux intérieurement passer mon temps et avec qui.

Mon travail est très important pour moi mais je n’ai pas l’impression qu’il soit séparé de ma vie. Si je passe trop de temps à travailler au point que ma vie semble manquer de sens, alors je sais qu’il faut faire un ajustement. Si je passe du temps au travail et que j’ai l’impression que quelque chose n’est pas en accord avec mes buts profonds, alors il faut faire un ajustement.

Il y a bien sûr une différence quand je quitte le bureau pour rentrer chez moi le soir. Mais je crois qu’en raison de la manière dont j’ai organisé ma vie, je suis joyeuse quand je vais à un événement littéraire ou quand je travaille le weekend sur un projet auquel je tiens.

Je sais aussi que je peux prendre une pause déjeuner et en profiter vraiment et aller me balader. Je peux méditer et retourner ensuite travailler plus en forme. Ces choses sont importantes et je pense que le fait de travailler dans un environnement féministe a beaucoup aidé.

Quand ma mère était très malade, mon équipe m’a soutenue et on m’a encouragée, quand j’ai dû être opérée, à prendre le temps dont j’avais besoin. Je crois que le fait de travailler dans des endroits qui ont mis en place des structures pour nous permettre de vivre des vies sans séparations est super important. Nous avons besoin d’être nous-mêmes, au travail et à la maison.

J’adore ce que tu as écrit dans des magazines féminins, tout particulièrement dans Rookie. J’adore le fait que ces espaces défendent l’idée que les femmes ont des intérêts variés, qui vont de la politique et du monde universitaire au style et à la beauté. Ces sujets ne sont pas toujours pris au sérieux dans les médias mais ça commence. Quand tu écris, est-ce une chose à laquelle tu penses ? Qu’est-ce qui te motive à faire évoluer les choses à ce sujet ?

Je crois qu’il y a beaucoup de points de vue de différentes générations sur ce sujet qui sont divergents mais je suis vraiment quelqu’un qui assume complètement sa féminité, à tous les niveaux. Je veux que nous puissions nous exprimer de la manière qui nous semble juste et fidèle, quel que soit notre corps – non-binaire, cis, handicapé, de n’importe quelle couleur de peau, de n’importe quelle taille !

Ce que j’adore dans les plateformes de ce genre, c’est qu’il n’y a pas de jugement. Une des choses que Tavi Gevinson a particulièrement bien réussi, avec Petra Collins qui a travaillé à la photographie et à l’imagerie visuelle pour Rookie, c’est déstigmatiser l’enfance et l’idée que s’engager dans une culture féminine est quelque chose de frivole.

J’ai entendu des critiques de certaines féministes qui considéraient que promouvoir le maquillage ou une robe féminine comme une action militante était dangereux. Elles considéraient qu’elles avaient fait un énorme travail pour que nous puissions nous montrer comme nous sommes, sans avoir à nous parer pour obéir au regard masculin. Mais il faut que je leur rappelle que c’est plus compliqué que ça, que nous les remercions. Nous ne voulons pas être forcées à nous montrer d’une quelconque manière. Nous voulons pouvoir nous montrer comme nous sommes et nous exprimer de la manière qui nous aide à être libre, vue et entendue. Et que nous nous battrons pour ce droit pour toutes. Si ça veut dire que quelqu’un se sent le pouvoir de se parer d’une certaine manière, alors elle devrait en avoir le droit et si une personne se sent affaiblie par des règles d’habillement, elle devrait pouvoir les changer.

Quand j’étais chez Rookie, nous avons conclu un partenariat avec Dr. Martens que j’ai adoré. Nous avons fait venir des jeunes femmes qui parlaient de s’engager pour quelque chose… et elles luttaient dans leurs Dr. Martens. Il y a eu une controverse. Les gens étaient frustrés parce que nous avions conclu un partenariat avec une entreprise capitaliste. Mais ce que j’ai tant aimé, c’est qu’il y avait une entreprise qui soutenait vraiment les voix des jeunes. Pour notre shooting, nous avions principalement des jeunes femmes racisées de l’Est de New York qui parlaient des problèmes de justice sociale. Pour moi, c’était un travail très radical qui se tenait dans un magazine. C’était la vision que Tavi et son équipe avaient.

Les représentations sont si importantes.

Une mentor blanche que j’avais dans les médias m’a dit, en réponse à l’histoire que je vous ai racontée, sur le commentaire sur mes cheveux et le journalisme télé, “Ce dont vous parlez, ce n’est pas une question de race. J’ai vécu une expérience similaire quand les gens m’ont fait sentir qu’il fallait que je sois blonde pour être vue dans ce métier. C’était simplement ce que j’avais à faire.” Et j’ai répondu “Euh non, c’est une question de race. Mais tu as vécu une mauvaise expérience, le sexisme. C’est un peu différent.”

J’ai appris que c’était un geste très politique pour moi de protester en allant à la télé, en parlant dans The Today Show, en gardant mon apparence… en allant sur CNN pour débattre avec Tomi Lahren en gardant mon apparence. Les commentaires l’ont montré. Mais j’ai aussi reçu des lettres de gens qui me disaient qu’ils se sont sentis si fiers de voir quelqu’un qui leur ressemblait.

Tes prises de parole en public… est-ce que ça a toujours fait partie de tes talents ? Je sais que tu as dit que développer ta propre voix avait pris du temps mais tu sembles si à l’aise sur scène. Est-ce que tu dirais que tu es extravertie de ce point de vue ?

Merci de me le dire. Je crois que j’ai toujours senti que j’avais quelque chose à dire.

Mon père m’a dit que quand j’étais petite, mes parents avaient organisé un dîner et un de leurs amis a dit “Quand elle a quelque chose à dire, les gens l’écoutent.” Mon père me répétait ça quand j’allais au club de débat et au club ONU au lycée. Et à l’église, les gens me demandaient toujours de parler.

J’ai toujours su d’une certaine manière que je pouvais transmettre un message mais je crois que je ne savais pas vraiment que je pouvais parler devant de grands groupes avant d’arriver à Planned Parenthood. C’est là que je me suis retrouvée dans une salle avec des centaines de gens, à parler à un rallye, que j’ai su que c’était mon job de donner de l’énergie aux gens, de les motiver et de les inspirer.

Je me définis comme une introvertie qui se cache bien. Ma mère disait souvent que j’avais 35 ans quand je suis née, ce qui veut dire que je dois avoir à peu près 70 ans maintenant – ma vision d’une bonne soirée, c’est de rester seule à lire un bon livre, à boire du thé avec un chiot blotti contre moi. Je ne crois pas que ce serait complètement vrai de dire que je suis extravertie. Je crois que je peux être une passerelle, un relais, en raison de l’éducation unique que j’ai reçue, avec des points de vue internationaux – j’aimerais le partager.

Mais j’ai un vrai trac de la scène. Je ne veux pas faire semblant d’avoir confiance en moi, certaines personnes l’ont mais pas moi. Je me considère comme une personne croyante, je sais que je ne peux pas y arriver seule.

Quand j’ai lu l’éloge funèbre pour ma mère, ce matin-là, je me suis dit que je n’y arriverai jamais – mais j’ai vu la vidéo l’autre jour et je me suis demandé comment j’avais fait ? Je ne m’en souviens pas du tout. J’ai juste prié avant et c’est sorti tout seul.

Le meilleur conseil que tu as reçu ?

Ma mère disait toujours “Arrête de te focaliser sur les raisons de ta chute, ce qui compte, c’est comment tu te relèves. Relève-toi.” J’y pense tous les jours. Tout dépend de la manière dont tu abordes la prochaine étape et tu persistes. Tu n’es pas défini par les chutes qui arrivent à tout le monde. Surtout dans cette culture Instagram, c’est important de s’en souvenir. Nous ne voyons personne chuter, mais c’est le cas de tout le monde.

Parle-moi de ton prochain livre !

Je suis tellement impatiente ! Step Into Your Power sort le 5 mars. C’est pour les petites soeurs de par le monde, entre 9 et 12 ans. C’est pour qu’elles libèrent leur pouvoir, qu’elles aient confiance dans leurs forces et qu’elles sachent qu’elles ont le pouvoir de transformer leurs communautés et le monde. C’est illustré par Andrea Pippins, avec qui j’ai travaillé pour mon autre livre (Young, Gifted, and Black).

Dedans, nous explorons des leçons sur le fait de vivre une vie sans séparations, d’apprendre des moments difficiles, de reconnaître les relations qui ne sont pas bonnes, de cultiver des relations saines et d’oser questionner des adultes quand on est jeune, de manière respectueuse mais avec force. Nous posons la question : comment agir et se lancer dans la défense d’autrui en étant enfant ? Comment affronter une maladie quand on est jeune, la sienne ou celle d’un être à qui on tient ? Comment s’affirmer soi-même ? Comment se relever quand on tombe au fond du trou ?

Et chaque partie du livre contient une activité que les gens peuvent faire pour de vrai. Je suis en train de relire le livre et de trouver de nouvelles manières de m’approprier ma force grâce aux activités. Je veux simplement que les jeunes gens dans le monde reconnaissent leurs propres forces et sachent qu’ils sont de la valeur tels qu’ils sont.

Veux-tu partager autre chose ?

Simplement rappeler aux gens que la lecture est un acte révolutionnaire. Et la lecture de vrais livres.

Aujourd’hui, après la mort de ma mère, l’idée d’un livre en tant qu’objet a encore plus d’importance pour moi car Step Into Your Power lui est dédié. Ce sera toujours un monument à notre amour. Je n’ai pas encore d’enfants donc je considère les livres comme un héritage.

Et je veux que les gens réfléchissent aux livres qu’ils lisent, ce que ça veut dire de soutenir des auteurs féministes ou une petite maison d’édition comme la nôtre (Feminist Press !) et d’autres. Leur acheter des choses directement. C’est un acte militant que les gens peuvent accomplir relativement facilement pour garantir que les histoires qui, autrement, ne pourraient pas être partagées (trop risquées pour que d’autres éditeurs s’y aventurent), soient amenées dans le discours public. Savoir qu’il y a des équipes un peu décousues et inspirantes derrière ce travail, qui emballent vos paquets avec amour. Votre soutien permet de continuer à faire entendre les voix les plus marginalisées.

8 comments

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  • I am fortunate in my life to be surrounded by powerful, creative, thoughtful, big-souled women. This piece has so much wisdom in it – I’ve already shared it with two groups of friends, and know I will continue to mull on more within it for a long time. Thank you for your beauty this morning!

  • I’ve known Jamia since we went to school together in Saudi Arabia. Back then, we used to call her « CNN International ». I am so proud to know her and am also inspired by her fight, but most importantly, her kindness. Thank you for this story! Can’t wait to read her new book and share it with all!

  • So so much wisdom and noteworthy pieces in this story. Jamia Wilson is brilliant, and beyond wise. Her soul is deep and her energy is bright, and radiant. Thank you for sharing this incredible interview. Will definitely be sharing this and bookmarking it to read from time-to-time. Amazing work Linne! x

  • Wow, this is so inspiring and Jamia seems amazing!!! Her passion and commitment is so radiant. Thank you for this interview, and more like this please!

  • Ah! This is so great – going to share with my 13 year old daughter – such a positive, uplifting and inspiring piece.

  • Jorge Alexandre Teixeira 28 février 2019, 2:56 / Répondre

    Fantástica ! Um Beijinho e um Forte Abraço de Lisboa !!!
    *_*

  • Thank you so much for this wonderful article and for your lovely notes of support. xx

  • Thank you for featuring this amazing woman. What an inspiration, and what a thoughtful and sincere interview. Xx

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