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Career / BJ Topol

2 weeks ago by

Je suis vraiment contente de partager cet entretien avec vous… Rencontrer BJ a été un vrai plaisir. En quittant son appartement (évidemment génial), j’étais sur un petit nuage : elle est sympa, elle a les pieds sur terre, elle maîtrise son sujet… un rêve de femme.

BJ travaille comme consultante en art, et on l’a rencontrée grâce à l’un de ses clients, quelqu’un qu’on adore chez Atelier Doré, Phillip Lim.

BJ a rencontré Phillip et son associée Wen il y a des années parce qu’elle était une fan absolue de leur marque. Et ça a débouché sur une longue amitié et des années de collaboration. Garance comme moi, on est très admiratives de l’esthétique de Phillip et de sa collection d’art… logique, non ? Après avoir rencontré BJ à un dîner chez Phillip, Garance a absolument tenu à ce que je fasse aussi sa connaissance.

Alors il y a quelques semaines, avec Pia, on s’est retrouvées chez BJ, à New York, entourées d’œuvres d’art (vous les verrez bientôt ! On lui a demandé si on pouvait venir shooter son intérieur !), pour discuter de ses 27 années de carrière dans le monde de l’art, un univers qu’elle a réussi à démystifier pour nous avec beaucoup de simplicité. Son parcours, c’est un peu un rêve, bâti dans un souci de flexibilité et de place pour son rôle de mère… elle nous a beaucoup inspirées en tout cas ! Je lui laisse la parole

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Où as-tu grandi ?
Je suis née au bord du lac Tahoe en Californie. Les gens ont toujours du mal à croire que je sois née là. C’est un lieu de vacances mais mes parents – je suis d’une famille de cinq enfants – sont tombés sous le charme de cet endroit et ont décidé d’y élever leur enfants. J’ai toujours en moi cette enfant de Tahoe. Le beau, la nature, avoir des racines, je suis attachée à tout ça. J’y retourne deux fois par an, c’est un vrai havre de bonheur.

Que faisaient tes parents ?
Ma mère était mère au foyer, elle a élevé ses cinq enfants. C’était une mère extraordinaire.
Mon père était promoteur immobilier. Il est né à Brooklyn mais sa famille a déménagé à l’Ouest. Son père s’était lancé dans l’exploitation forestière et ils avaient acheté une scierie à Truckee. Tout au long de sa vie, il a bâti des maisons et des immeubles vraiment incroyables. Il a toujours voulu construire des lieux qui rassemblent les gens et il avait un vrai sens du beau.

Dans quelle université es-tu allée et qu’as-tu étudié ?
Je suis allée à l’UCLA [Université de Californie, Los Angeles] et j’ai vécu ces années-là comme la majorité des étudiants : c’était génial. Ça fait partie des meilleures années de ma vie. J’étais membre d’une association d’étudiantes, j’ai participé à des matchs de football, j’étais une Kappa Kappa Gamma. Et j’étudiais l’histoire de l’art. C’était une très grosse fac mais le campus d’histoire de l’art était magnifique. C’était vraiment génial.

D’où te vient cette passion pour l’art ? Pour décider de t’orienter vers une maîtrise d’histoire de l’art, j’imagine que c’est une passion qui te tient depuis ton plus jeune âge ?
Il y a certains moments-clés dans ta vie qui font que ta trajectoire change, comme un électro-choc. Ma grand-mère était originaire du sud profond, sa famille était arrivée sur le Mayflower. Elle collectionnait les antiquités. C’est elle qui m’a transmis très tôt une certaine idée de la beauté, de l’histoire et de la tradition. A Tahoe, il n’y a pas de musées, pas de culture. Tout est tourné vers la nature, les grands espaces, la randonnée, la beauté à l’état naturel. La seule exposition que j’ai pu voir avant mes 13 ans, ça a été l’exposition Toutankhamon, à San Francisco. On est descendus en ville pour la journée. Pendant mon enfance, fréquenter les musées, découvrir les Beaux-arts, ça n’était pas la priorité, nous étions une famille nombreuse et nous voyagions très peu.

Ma première vraie émotion artistique, je l’ai eu lors d’un séjour chez ma grande tante qui habite Wynnewood, en Pennsylvanie. Elle était guide au Philadelphia Art Museum et c’était une femme très cultivée. Elle était formidable, et j’ai tout de suite été sous le charme. Elle nous a emmenés au Philadelphia Art Museum et il y avait une aile entière consacrée à Marcel Duchamp, j’étais complètement ébahie. Ça m’a ouvert à de nouveaux horizons et c’est à ce moment précis que ma passion a commencé. Avec son mari, ils nous ont aussi emmenés au Barnes Museum. A partir de ce moment-là, ma vie n’a plus jamais été la même. En entrant, on est saisi par la quantité impressionnante d’œuvres d’art. La façon dont chaque oeuvre est présentée, l’histoire derrière chaque œuvre, et la passion. J’avais le sentiment que l’art s’immisçait partout en moi et que désormais je ne pourrais plus vivre sans. Ça a été un moment vraiment intense.

Quel âge avais-tu ?
J’étais au collège. Ensuite, à la fac, tout le monde avait à peu près les mêmes centres d’intérêts, comme les sciences politiques. Moi, j’adorais l’art. Mais je ne pensais pas pouvoir m’orienter vers une maîtrise en histoire de l’art. Je ne suis pas une artiste, c’est quelque chose que j’ai toujours su. J’ai toujours eu beaucoup d’estime pour les gens qui créent de l’art. Les artistes, le processus de création, tout ça m’émerveille, je suis très admirative. C’est vraiment très courageux de s’exposer comme ça, de s’attaquer à une toile blanche ou à une pièce de marbre, d’y insuffler ses sentiments et ses idées, et de les livrer à la critique.

Tu as fait des stages pendant tes études ? Comment es-tu entrée dans le monde de l’art ?
Mon père, qui était plus traditionnel, voulait que j’aille en école de commerce. Il ne voyait aucune perspective pour moi dans l’art. Mais moi je savais que je n’étais pas une intellectuelle, je n’allais pas écrire des articles ou des livres, et je ne suis pas curateur. Alors je lui ai parlé d’un lieu, Sotheby’s, à Beverly Hills. J’étais passée devant, j’avais lu des articles, ça m’intéressait d’en savoir plus, et c’était un vrai business. Là, j’ai vu qu’il reprenait confiance.

Ah, le pouvoir du mot business !
Exactement ! Et il a échafaudé un plan : un jour, il m’a emmenée déjeuner après mes cours à LA, on a mangé à Beverly Hills. On marchait sur Rodeo Drive et il a dit : « Oh, on est devant Sotheby’s ! On entre ! »

Je croyais qu’on allait juste jeter un œil, mais on est allés jusqu’à la réception et il a dit : « Ma fille voudrait faire un stage chez vous. » J’ai été leur stagiaire pendant mon année de terminale, c’était incroyable. J’avais une chance inouïe : quand tu étudies l’art, tu regardes des diapos, tu lis des articles. Chez Sotheby’s, tu regardes les tableaux, tu les portes et tu les manipules. C’est complètement différent.

Après la fac, j’avais prévu de suivre mes amis et m’installer à Manhattan Beach, Newport Beach ou San Francisco. Mais un jour, Marc Selwyn, qui était directeur du département Art contemporain chez Sotheby’s, et qui m’intimidait au plus haut point, m’a demandé: « Tu veux vraiment faire carrière dans le monde de l’art ?

– Oui.

– Alors tu dois partir à New York. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Je n’oublierai jamais ça.

La femme pour qui je travaillais, Meriwether Morris, était aussi une personne exceptionnelle. Elle faisait partie du département American Painting. Avec son aide, j’ai pu intégrer le programme American Painting de Sotheby’s à New York. Mon père m’a beaucoup encouragée. C’est comme ça que je suis arrivée à New York.

Tu as eu ton diplôme et tu as déménagé dans la foulée ?
Oui, j’ai eu mon diplôme à l’UCLA et j’ai postulé pour intégrer le programme. J’ai été acceptée mais mon entretien a été catastrophique. Je n’étais jamais allée à New York. J’étais terrifiée. Je suis arrivée à Sotheby’s et le bureau qu’ils avaient l’habitude d’utiliser pour les entretiens n’était pas disponible, alors on est allés dans le bureau du président. Ils vous font passer un test : on vous présente des peintures, des sculptures, et on vous interroge dessus. Qu’est-ce que c’est ? De quand est-ce que ça date ? D’où ça provient ? Quels sont les matériaux utilisés ? Comme je connaissais les tableaux, j’ai pensé que j’allais faire un sans faute en peinture.

Le tableau que je connaissais, celui pour lequel j’étais certaine de répondre correctement, c’était un tableau de Corot, de l’école de Barbizon. Je connaissais la date et toute l’histoire de ce tableau, mais c’était un faux. Je n’oublierai jamais quand l’expert de Sotheby’s m’a dit : « C’est un faux. Je comprends pourquoi vous avez pensé qu’il était authentique mais vous devez exercer votre regard. Allez au Frick Museum et observez – mémorisez les moindres coups de pinceaux et vous deviendrez alors capable de discerner l’authentique de la copie. » A ce moment-là, il m’a appris l’importance de prendre le temps et le pouvoir de l’observation, la véritable observation.

J’ai toujours été impressionnée par l’immense savoir qu’on possède quand on connaît l’art en profondeur. C’est tellement incroyable, j’ai l’impression que mon propre cerveau n’aurait jamais assez d’espace pour stocker tout ça – cette quantité de choses à mémoriser, jusqu’à connaître le moindre coup de pinceau…
C’est devenu un véritable travail d’expertise, un connoisseurship. C’était d’ailleurs tout l’esprit du programme de Sotheby’s : au lieu de mémoriser des dates, on passait notre temps à genoux, à observer une chaise Chippendale jusqu’à ce qu’on soit capable de différencier ce pied sculpté d’un autre pied sculpté. Et aussi la façon dont un bois vieilli et comment la patine lui donne de la valeur. Mon associée et moi, on appelle ça « la culture de l’oeil ». On encourage nos clients à observer, encore et encore, parce que plus tu exerces ton oeil, plus tu développes ta capacité à distinguer la qualité, et ça, c’est primordial. Mais moi, ça fait 27 ans que je fais ça.

Combien de temps durait cette formation ?
C’était en 1990. Sotheby’s et Christie’s ont désormais des départements bien plus grands, mais à cette époque, c’était un programme diplômant de 9 mois. Quand tu postulais, c’était un plus d’avoir un diplôme universitaire en histoire de l’art. J’ai décroché un job dans une galerie dès ma sortie du programme, et j’y suis restée dix ans. J’ai eu beaucoup de chance.

Comment as-tu obtenu ce job à la galerie ?
Le réseautage a parfois mauvaise presse, mais je pense que c’est important d’évoluer dans un environnement où tu peux rencontrer des gens qui te peuvent ensuite te présenter à d’autres personnes. La galerie Vance Jordan Fine Art recherchait un assistant, c’était une galerie spécialisée dans la peinture américaine. Il fallait gérer la réception et répondre au téléphone. J’étais pétrifiée. C’était mon premier entretien d’embauche, mais j’ai décroché le job et j’y suis restée dix ans.

C’était une petite galerie et à cette époque, sur le marché de l’art, il y avait encore des chefs-d’œuvre du 19e et du début du 20e siècle. Un grand nombre de ces tableaux sont passés entre nos mains, on a travaillé avec des musées, des collectionneurs privés. J’ai acquis vraiment beaucoup d’expérience durant ces années-là. Comment encadrer, dans quelles conditions conserver une œuvre, déterminer si une œuvre doit être nettoyée ou bien si elle a été trop nettoyée, ou encore si elle doit être aplatie. Tous les rudiments du métier mais aussi la partie business, comment estimer la valeur d’une œuvre.

Justement, comment t’es-tu formée au niveau business ? Estimer la valeur d’une œuvre, ça n’est pas au programme en histoire de l’art.
Encore une fois, tout est une question d’éducation du regard. Heureusement, maintenant, on a Artnet. Pour établir au plus juste la valeur marchande d’une œuvre, on consulte les registres de ventes aux enchères. Quand j’ai commencé à travailler à la galerie, j’allais dans les hôtels des ventes avec mon catalogue et je devais noter tous les prix. Ensuite je revenais à la galerie et je reportais tous les prix dans le catalogue de mon boss. Ça me prenait des heures, c’était hyper fastidieux. Maintenant tous les prix sont en ligne, à portée de clic. Si tu veux connaître le prix d’une aquarelle de 1970 d’Ed Ruscha, tu appuies sur deux boutons et tu obtiens l’info. Mais cette expertise, ce connoisseurship, sont indispensables, tu te forges tes propres outils, et tu dois aussi utiliser ton propre discernement.

Durant ces dix années à la galerie, comment ton rôle a-t-il évolué ?
J’ai vraiment eu beaucoup de chance, ça n’était pas une grosse boîte donc je n’ai pas eu à me cantonner à un seul poste. Nous étions 6 à la galerie. J’ai commencé à la réception. Quand je suis arrivée à New York, j’étais jeune. Mon métier me passionnait. J’étais hyper enthousiaste, ma vie entière tournait autour de ça. Je commençais aux aurores et je finissais tard, je lisais des catalogues à n’en plus finir. Je me glissais jusqu’à la porte du bureau de mon boss et j’écoutais les conversations qu’il avait avec les clients – je me suis littéralement plongée dans ce monde.
Un jour, j’ai reçu une offre de Christie’s. Je suis allée dans le bureau de mon boss pour en parler et il m’a dit deux choses : « Je sais que tu as de l’ambition mais 1 : tu es une femme et 2 : tu n’es pas assez manipulatrice pour réussir dans le monde de l’art. » Ça a été le plus grand challenge qu’on ait pu me donner.

Je me suis dit : je suis une femme mais je peux faire ça mieux, et je peux aussi le faire à ma façon. Je n’ai pas à être manipulatrice. Je peux développer avec mes clients une relation basée sur l’intégrité, la confiance, le savoir, avoir une vraie éthique. Ça m’a donné une vraie impulsion – j’ai refusé de me soumettre à ce qu’on attendait de moi et, lentement mais sûrement, j’ai commencé à penser de plus en plus à travailler directement avec les clients. Ça a vraiment été un coup de chance extraordinaire – mes premiers clients sont entrés et j’étais seule dans la galerie à ce moment-là. Ils m’ont demandé des informations sur le tableau qui était au-dessus de mon bureau – un tableau de John Marin -, et ça a été le début de notre relation. Franchir ces étapes petit à petit, aidée par la gentillesse des gens, tout ça m’a donné la confiance dont j’avais besoin. C’est pour ça que j’adore aider les jeunes qui débutent. Croire en eux, leur donner une chance – c’est ce qui a changé ma vie.

C’est fou quand même, ce qu’il t’a dit…
Je n’oublierai jamais cette discussion. Il était merveilleux, il m’a appris presque tout ce que je sais et je lui en serai éternellement reconnaissante. Et je lui suis reconnaissante d’avoir eu ces mots-là ! Ça a changé ma carrière. Ça a été un autre moment-clé dans ma vie, un véritable tournant. Une chose qui m’a aussi beaucoup aidée, ce sont les valeurs que mes parents m’ont transmises, des valeurs traditionnelles, comme l’intégrité et ne jamais remettre en question les décisions qu’on prend. Il y a des moments où on vous demande de vous compromettre, et bien moi, je ne l’ai jamais fait et j’en suis fière, c’est ma réputation. Mes clients savent tous que je parle toujours en toute franchise.

Et après dix ans à la galerie, où en es-tu ?
C’était vraiment passionnant, de tisser petit à petit ces relations de confiance et de réussir au bout d’un moment à ce que les nouveaux clients veuillent travailler directement avec moi et plus nécessairement avec mon boss. J’étais reconnue dans mon domaine par mes pairs. J’ai commencé à réfléchir à la suite de ma carrière. Je sentais que ce qui me procurait le plus de joie, c’était la relation que j’entretenais avec mes clients et le fait de les aider à trouver des œuvres d’art qui changent leur vie. J’ai commencé à me sentir à l’étroit à la galerie, on avait des œuvres exceptionnelles, de vrais chefs-d’œuvre, mais j’avais envie d’être libre d’aller moi-même sur le terrain pour trouver des oeuvres pour mes clients. Il y avait ce couple d’art advisors qui fréquentait la galerie, des femmes incroyables. Un jour, en les regardant, je me suis dit : c’est ce que je veux faire, je veux cette flexibilité.

Et sur le plan personnel, comment ça se passait pour toi à ce moment-là ?
Au moment où j’ai rencontré mon mari, j’étais à fond dans le boulot. Je disais que mon meilleur ami le vendredi soir, c’était le Metropolitan Museum, parce que je passais tout mon temps là-bas. Heureusement, il était très ouvert à ça. Dans le discours qu’il a fait le soir de notre mariage, il a dit que grâce à moi, il voyait le monde différemment, il ne regardait plus les couchers de soleil de la même façon. On a énormément voyagé, on est souvent allés au musée, ça restait une de nos occupations préférées.

Je savais que j’avais envie de continuer à travailler, mais je voulais aussi fonder une famille. L’idée, c’était de me mettre à mon compte et de faire du consulting artistique, de cette façon, quand on aurait des enfants, j’aurais déjà mon affaire, et je serais plus flexible. Donc c’est ce que j’ai fait.

C’était un peu effrayant. Les changements, ça fait toujours peur, on se pose des questions. J’y suis allée progressivement. Je suis allée déjeuner avec un de mes clients, et il m’a dit : « Si tu te lances, j’aimerais beaucoup être un de tes premiers clients. » J’ai reçu des marques de soutien formidables.

Pour combien de clients travailles-tu maintenant ?
J’ai une associée depuis 10 ans, elle a fait la même formation que moi chez Sotheby’s. On a la même éthique de travail. On a toutes les deux un œil aiguisé, et la même capacité à recommander des œuvres de qualité à nos clients. Il y a des gens avec qui on travaille depuis 25 ans. On en a qui cherchent des œuvres bien précises, alors on essaie de leur débusquer une œuvre d’Agnes Martin de telle ou telle période. Certains ne sont plus aussi actifs, mais on a bâti des relations durables avec eux, et donc ils continuent à compter pour nous. Je dirais qu’on a cinq clients très actifs, peut-être 10 au total. Avec Kay, on a une façon de travailler particulière qui ne convient pas à tout le monde.

Tu peux nous en dire plus à ce sujet ?
On aime s’adapter aux envies de nos clients. On ne leur recommande pas toujours les mêmes artistes, on ne suit pas trop les tendances. On essaie d’une certaine manière d’éduquer notre client, de trouver ce qui le passionne, fait battre son cœur, … et en fonction de tout ça, on est en mesure de les conseiller au mieux. On dit beaucoup non… d’ailleurs on dit plus souvent non que oui. Nous on se concentre sur les artistes aux réputations établies. Le monde de l’art est foisonnant. Il y a de nouveaux jeunes artistes qui émergent chaque jour, et ce n’est pas notre spécialité. Il nous faudrait un autre associé pour ça. Et pour la plupart de nos clients qui font une belle acquisition, le fait de savoir que l’artiste qu’ils ont choisi est déjà exposé dans des musées, a déjà une réputation, ça les conforte dans leur choix.

On aime aussi beaucoup avoir une démarche un peu iconoclaste. Envisager, proposer des artistes que les gens ont oubliés ou délaissés… de nombreuses galeries ont aussi cette démarche et exposent des artistes qui ont été délaissés, qui vont à contre-courant des tendances du moment. Le monde de l’art est très cyclique… C’est difficile d’expliquer pourquoi tel artiste se vend à tel prix à un moment M… on compose avec tout ça.

Chaque collection d’art est très personnelle. On aime travailler avec les collectionneurs. Parfois, ça commence par un boulot de décoration, mais finalement notre objectif, et ce qui est le plus gratifiant, c’est le moment où les clients ont un vrai coup de foudre. Où une œuvre d’art va vraiment changer leur vie… ils partagent ça avec leurs enfants, ça donne à leur vie une autre dimension… ils voyagent, entrent au conseil d’administration de certains musées, deviennent investis dans des missions philanthropes. Ce n’est pas juste des œuvres d’art accrochées aux murs, c’est l’art qui s’invite dans votre vie… et c’est un vrai bonheur pour nous quand la magie opère.

Comment, en tant que consultant en art, gagne-t-on de l’argent ? Et comment est-ce que cela devient une activité à part entière ?
Le marché de l’art n’est pas vraiment réglementé. Avec Kay nous faisons partie de l’Association of American Art Dealers (Association des marchands d’art américains). A ma connaissance, c’est la seule organisation officielle de la sorte aux Etats-Unis. C’est agréable d’avoir un réseau solidaire, des collègues, de partager la même éthique de travail. On n’a pas de stock… enfin, on n’a pas une réserve d’œuvres d’art qu’on vendrait. Je suis vraiment un intermédiaire entre un client et une galerie. Avec certains clients, on fonctionne au forfait, on peut aussi travailler à la commission, voilà. On essaie de rester les plus transparentes possibles, de façon à ce que le client sache exactement ce qu’il paie, qu’il n’y ait pas de frais cachés. Donc on n’accepte pas de commissions venant des galeries. Si on travaille à la commission, c’est le client qui paie. C’est très clair.

Une journée-type ? Tu disais n’avoir pas de bureau au sens classique du terme, tu es plus au contact des clients, des œuvres d’art…
J’estime avoir énormément de chance de pouvoir travailler comme ça. Je vis de ma passion, à NY, entourée de sources d’inspiration.

Il n’y a pas deux journées semblables. Avec mon associée, on se réserve deux jours par semaines pour aller dans des galeries, faire des recherches, aller voir des expositions dans les musées, ou alors aller chez des clients. Et puis il y a aussi les ventes aux enchères qu’on découvre en avant-première, les ventes elles-mêmes, des clients qui viennent nous rendre visite. Dans ce cas, on leur organise une journée avec des visites aux quatre coins de la ville pour aller voir des œuvres bien précises.

Parmi les moments qu’on adore, il y a ceux où les œuvres sont installées chez les clients. Là, je reviens tout juste d’un accrochage dans un sublime appartement de l’Upper East Side, la pièce qu’on a installée a complètement métamorphosé les lieux. Comme une pièce manquante qui trouvait sa place… une révélation ! Donc oui, les installations, on adore, c’est sympa, mais tout le reste est génial aussi. Souvent, on me demande, alors, tu as fait des transactions cette semaine ? Mais ça peut prendre des mois… on cherche vraiment l’œuvre qui plaira. C’est tellement gratifiant de voir un client enfin trouver une pièce qu’il cherche depuis cinq ans !

L’avènement du numérique a-t-il changé ta façon de travailler ?
J’ai un peu honte, mais je fonctionne à l’ancienne… on n’a pas de site Internet ! On travaille avec des clients privés, qui ne veulent pas que leurs œuvres d’art apparaissent sur Internet. Il faudrait sans doute qu’on saute le pas, mais on est comme ça.

Néanmoins, il y a aussi des outils fabuleux comme Artnet. Avant, pour envoyer la photo d’une œuvre à un client, il fallait qu’on aille la photographier, qu’on fasse développer les négatifs, qu’on l’envoie par la poste, avec une enveloppe pour le retour… Maintenant, c’est ultra-rapide. Un client voit quelque chose qui lui plaît et quelques secondes après, il reçoit la photo. C’est fabuleux. Même si je suis un peu triste de ne plus aller à la bibliothèque du musée Frick. L’odeur des livres, consulter les archives des expositions passées, retrouver un titre ou un nom… ça me manque mais c’est vrai que c’était extrêmement chronophage. Maintenant, on a Google. C’est merveilleux, et je peux partager cette accessibilité avec mes clients.

J’adore l’ouverture que le numérique a offerte aux gens. Quand j’ai débuté chez Sotheby’s, tout cet univers semblait très élitiste et sélectif… mais ça s’est démocratisé et j’aime beaucoup ça. Bien entendu chaque œuvre est unique, et j’encourage toujours mes clients à aller l’admirer de visu. C’est quand même assez rare qu’un client achète une œuvre qu’il n’aurait vu qu’en .JPEG, à moins que ce soit quelque chose qu’il cherche depuis longtemps. Pour comprendre pleinement une œuvre, une sculpture, il n’y a rien de plus fort que de l’observer en vrai.

Quel est le plus gros défi dans ton métier ?
Ces dernières années, ça a été de trouver un équilibre entre le travail, le fait d’être mère et la nécessité d’avoir du temps pour moi. J’aime tellement ce que je fais que parfois, je peux me laisser submerger, mais je ne veux pas passer à côté de mes enfants. Avec les années, je m’organise mieux… c’est un peu comme si je courais un marathon tout en sachant que j’en suis capable. Maintenant, mes filles sont au lycée, je les dépose tous les matins à 7 h 30 et je ne les retrouve qu’à 18 h 45 le soir, donc j’ai toute la journée devant moi. Le plus gros défi, ça a été de réussir à prendre le temps de voir les filles grandir, de passer du temps avec elle, parce que ça n’arrive qu’une fois. C’est pour ça que j’ai tenu à avoir une associée : Kay est mère de trois enfants, on sait qu’on peut compter l’une sur l’autre, on se comprend. C’est difficile parce que c’est épuisant, et que ça demande énormément d’énergie. Je suis soulagée maintenant que j’ai fait le plus dur et que je suis de l’autre côté. J’ai monté ma boîte, et je n’ai pas abandonné… alors que j’ai eu des moments de doute, je ne savais plus si j’étais capable de tout mener de front.

Il y a de telles injonctions faites aux femmes qui doivent être capables de tout mener de front, parfaitement… on en parle souvent.
Il faut se fixer des priorités, savoir à quoi on va consacrer du temps et de l’énergie. Moi, par exemple, je ne fais pas à manger le soir. C’est comme ça. je prépare le petit-déjeuner pour mon mari et mes filles tous les matins, mais entre 15 h et 18 h, ce créneau horaire où je pourrais aller faire des courses et préparer à dîner, moi je travaille. Ma priorité, c’était d’aller chercher les filles à l’école, de les emmener à leurs auditions de piano, et je voulais que ça se fasse sans stress. Et puis parfois, même si j’ai très envie d’aller à Frieze Art Fair à Londres, c’est mon associée qui s’y rend, parce qu’il y a un match de volley que je ne peux pas rater. C’est un sacré défi, mais je ne regrette rien.

L’aspect le plus gratifiant de ton travail ?
Je vais vous lire un e-mail qu’un client m’a envoyé : « Quelle journée formidable ! J’ai encore le sourire aux lèvres quand je pense à toute la beauté et l’inspiration que vous nous avez offertes. Merci mille fois d’avoir pris ce moment avec nous, nous chérissons ces moments passés ensemble. »

C’est le fait d’être avec des gens avec qui le courant passe. Apprendre à les connaître, à connaître leur vie. J’ai beaucoup appris en allant voir des œuvres avec Phillip [Lim], il m’apprend énormément, on échange des idées. Ce qu’on fait, c’est créer du lien, partager nos passions et nos découvertes… ce moment où un collectionneur tombe vraiment amoureux d’une pièce, là on partage vraiment ce langage de l’art, qui va bien au-delà d’une œuvre sur un mur. Moi, j’ai toujours traîné les filles au musée, et maintenant, elles me disent : « Maman, ça fait longtemps qu’on n’a pas vu d’expo ! » Elles font partie d’un club d’histoire de l’art au lycée, elles savent parler avec beaucoup d’enthousiasme et d’assurance des œuvres qui sont chez nous… et je suis ravie qu’elles aient des liens aussi forts avec chaque œuvre.

Et puis ce qui me fait chaud au cœur, c’est ces relations qui deviennent tellement plus qu’une relation professionnelle… comme avec Phillip Lim et Wen.

Est-ce que tu as un mentor ? Une figure qui t’a inspirée ?
J’en ai eu plusieurs au cours de ma vie. Je crois beaucoup au pouvoir des mentors. J’encourageais justement mes filles à davantage solliciter leurs profs, la directrice de leur école, à déjeuner avec eux. Elles m’ont prise pour une folle. Mais c’est ce que j’ai fait quand j’étais à l’université de Los Angeles. James Cuno, qui est désormais le président du Trust J Paul Getty, était mon professeur. Je suis allée le voir en tremblant dans son bureau pour lui demander s‘il voulait bien qu’on déjeune ensemble et ça a changé ma vie. J’ai eu plusieurs mentors, et j’aime bien moi aussi jouer ce rôle, maintenant. Mon premier patron, Vance Jordan, a été une des personnes qui m’ont le plus inspirée. Il croyait en moi, il m’a donné ma chance à plusieurs reprises. Il nous a malheureusement quittés, mais je pense souvent à lui.

Le meilleur conseil qu’on t’ait jamais donné ?
Il me vient de mon père : « Reste fidèle à toi-même. » Ça m’a permis de toujours continuer à avancer. Il y a forcément des moments difficiles, alors c’est important de savoir qui on est, d’avoir des valeurs, de ne pas se compromettre.

Ton conseil à quelqu’un qui aimerait travailler dans le monde de l’art en tant que consultant ?
Vous allez adorer, c’est un boulot génial ! Mais ne ménagez pas vos efforts. Oui, j’ai passé des heures à faire la réceptionniste, à répondre au téléphone, à écouter d’autres gens parler, à faire des heures sup jusqu’à la fermeture de la galerie à 23 h 30… ne ménagez pas vos efforts. Investissez-vous, allez aux vernissages, aux expos, rencontrez des gens. Faîtes-vous une place dans cette communauté, c’est important. Oui, c’est difficile, mais si vous persévérez, que vous êtes là, que vous parlez avec tout le monde, vous finirez par trouver votre pace, j’en suis sûre. Plongez-vous dans cet univers, vivez-le à fond. Ce qui m’a donné énormément d’assurance, c’est que j’ai accumulé énormément de connaissances, de travail, de conseils… Mais ça prend du temps.

Le monde de l’art peut être intimidant : quel serait ton conseil à des gens qui commencent à vouloir collectionner ou investir dans des œuvres d’art sans vraiment s’y connaître ?
Je conseille neveu qui a 27 ans et bosse comme un fou à San Francisco. Il a passé tout un été chez nous, il a vu qu’on vivait immergés dans l’art, je l’ai emmené à plein d’expos, et il est devenu complètement accro… mais il n’a pas énormément de moyens. Dès qu’il touche une prime, il met de l’argent de côté, on fait nos recherches ensemble et il achète des lithographies. Les séries de lithographies d’un même artiste, c’est un bon point de départ… c’est facile à revendre ensuite si on veut acheter autre chose. De toute façon, quelle que soit la somme que vous dépensez, ce sera toujours un peu douloureux. Vous aurez l’impression de dépenser trop, mais allez-y, faites-le. Mes clients n’ont jamais regretté leurs achats, ce qu’ils regrettent souvent, c’est ce qu’ils n’ont pas acheté. Moi, il y a beaucoup d’œuvres que je regrette de ne pas avoir acheté. Alors oui, c’est un prix, mais lancez-vous.

Ton rêve pour la suite ?
Mon rêve, je le vis maintenant, vraiment. J’ai 48 ans, je fais ça depuis longtemps et tout commence à prendre son sens. Toutes ces heures, ce temps passé avec des clients à créer des collections… J’espère juste pouvoir continuer à faire ce que j’aime.

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Les ressources de BJ …

Des sites géniaux pour s’informer ou faire des acquisitions : Paddle8 ; Artsy

Foires et salons : – Deux salons d’art que j’aime… Tous deux très amicaux, avec une belle sélection de marchands qui proposent des œuvres à des prix raisonnables. Je conseille d’aller discuter avec les marchands d’art et les galeristes : ils ont plein d’informations, et c’est une super façon de nouer des relations : The Independent ; Frieze

Enchères : – Les ventes aux enchères, c’est une bonne manière de se familiariser avec des artistes, ça permet de comprendre et d’apprendre la valeur des œuvres. Commencez par les ventes de photographies et de lithographies chez Christie’s, Sotheby’s et Phillips.

Et bien sûr, NY dispose d’une incroyable scène artistique avec une myriade de musées et galeries… Aller voir des œuvres en vrai, c’est bien pour aiguiser son œil de collectionneur…

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  • Très belle interview et très beau parcours. C’est ultra motivant de lire ce genre d’histoire, de femmes inspirantes et inspirés.

  • WOW. This is my favorite career interview on Atelier Dore. She oozes passion and warmth. An inspirational, hard working woman! I feel invigorated…thank you for sharing!! xo

  • Hi Jessica!

    YES! BJ is incredible–I’m so glad it translated for you in the interview. She’s a true inspiration, and one of the warmest and most gracious women I’ve ever met! x

  • emmanor 6 octobre 2017, 12:41

    je suis tout à fait d’accord !
    en plus pour une fois je comprends en quoi consiste son travail !
    souvent c’est très obscur, tous ces métiers autour de l’image etc…

  • Magnifique parcours ! Wow découvrir l’art en commençant par Duchamp !!! Ce coup de pouce de son père chez Sotheby’s ! Toutes ces rencontres si humaines et décisives, BJ est une vraie et belle personne ! C’est vraiment une interview merveilleuse. Je viens de voir le film sur Peggy Guggenheim qui fonctionnait aussi au coup de coeur ! Difficile à croire de nos jours dans ce milieu artistique !

  • One of my very favorite posts – lovely and wise and true. Thank you!

  • Toujours aussi géniales vos interviews carrières ! Merci de toutes ces inspirations !!!

  • I truly enjoyed this interview with BJ – definitely the most interesting ever here.
    I worked in art and advertising for many years and this took me back to those happy days.
    Thank you Emily for asking marvelous questions, and for BJ’s generous in depth answers.

  • What an inspirational story :-)

    I’d love to see a tour of her apartment!!

    http://www.thislifeisbelle.com/

  • I like the career interviews very much. This one gave some great insights .
    Although I never worked in art field I studied art history at University. I am always awed by passion! To be able to apply your passion to your work is one of life’s greatest rewards .
    BRAVA
    Jandrew
    Dress The Part
    http://www.jandrewspeaks.com

  • Je suis toujours bluffée par les personnes qui maîtrisent tellement bien leurs sujet, que leurs propos sont d’une clarté cristalline sur un sujet ou un univers qui nous est étrangé. C’est le cas avec cette itw très bien menée.
    MERCI!

  • I really enjoyed this article. The questions were very thoughtful, specific, and relevant. I was an art history major and now teach elementary art. Thank you for this!

  • A Real pleasure to read this interview, inspiring, a great teaching on perseverance, well structured and with a substantial content. Thank you Emily.

  • What an interesting interview! I felt very curious to see the art in her apartment. I think young people that read this could benifit lots from what she says. I agree with the part she tells about mentors. Thank you for showing this interview and for BJ Topol.

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