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Career / Jade

3 years ago by

J’ai rencontré Jade à Paris… pour une manucure. C’est assez rare que je me fasse faire des soins à la maison, mais là j’étais pressée, je ne savais pas trop où aller et, à travers une app, en deux minutes, c’était réglé.

C’est en parlant avec Jade que j’ai compris que j’avais affaire à quelqu’un de spécial. Sa manière de se présenter, de se tenir. Sa douceur, son professionnalisme et, surtout, son goût. Vachement important, vous voyez ce que je veux dire si vous aussi, vous vous êtes déjà retrouvées avec des ongles carrés bizarres et pas chic du tout.

Ça m’a donné envie d’en savoir plus sur elle, et en bavardant, je me suis rendue compte à quel point elle serait parfaite pour une interview. J’aime sa manière d’approcher son job, et j’aime aussi qu’elle soit très heureuse de ce qu’elle fait. Je trouve que ça montre une autre image de la réussite, loin des clichés de la power woman – et proche de la woman bien dans ses baskets. Et aussi, un amour du travail bien fait qui me tient énormément à coeur.

Alors voilà comment Jade est devenue manucuriste indépendante !

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Qu’est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez petite ?

Je n’avais pas spécialement de passion ou d’envie particulière. En fait j’ai suivi ma maman, qui habitait dans le milieu du prêt-à-porter.

Et votre père ?

Il a sa boite. Il est dans un métier un peu ancien qui s’appelle le trousseau, qui consiste à vendre du linge de maison du porte à porte. Et maintenant il s’est un peu modernisé donc il vend d’autres choses, mais c’est une des dernières personnes à faire ça.

Quelles étaient vos passions étant petite ?

J’étais plutôt un garçon manqué, c’est ça qui est drôle, par rapport à ce que je fais maintenant. Ma sœur était beaucoup plus féminine que moi. Moi c’était vraiment les cheveux courts, les jeux vidéo, la totale quoi. En fin de compte, je suis devenue hyper coquette – c’était vraiment le jour et la nuit entre le moment où j’étais petite et après.

A quel moment êtes-vous devenue coquette ?

Après l’adolescence.

Et à l’école, vous étiez plutôt bonne élève ou… ?
Plutôt bonne élève, jusqu’au collège où on commence à changer – comme par hasard (rires). J’étais très timide, assez introvertie, toujours au premier rang comme une petite élève parfaite. Et d’ailleurs ça me suit toujours. Je suis très perfectionniste, et c’est parfois un souci.

Et ensuite, quelles ont été vos premières décisions en termes d’études ?

Après la 3ème, où j’avais commencé à être une moins bonne élève et à faire la fête avec mes amis, j’ai été orientée par mon collège.

Est-ce qu’à l’époque, on parlait de voie de garage ? Est-ce-que c’était stigmatisé ?

Non, je ne l’ai pas pris comme ça. Par contre, je trouvais ça spécial de nous demander ce qu’on voulait faire professionnellement à 15 ans et demi. C’est un âge où on est un peu perdu. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir une famille qui me soutient. Avec ma sœur, on a eu accès à tout ce qu’il fallait pour trouver la branche qui nous correspond.

Et à ce moment, qu’est-ce-que vous avez choisi ? Qu’est-ce qu’on vous a proposé ?

Là on nous a dit de se débrouiller, de trouver sa voie et de choisir un collège. Donc là ma mère m’aide, et comme j’aimais bien la mode et ma maman était dans le milieu, je me suis dit que je ferais ça. Et j’ai décidé de faire un BEP prêt-à-porter, en plus j’ai trouvé une école qui était au cœur du quartier Le Sentier, qui est vraiment l’endroit où tout se passe en termes de mode. Et je connaissais des amis de famille qui travaillait là-bas aussi, donc j’ai facilement trouvé des stages. Les stages, c’est génial. Je le conseille d’ailleurs à tous les jeunes un peu perdus que je rencontre. L’expérience professionnelle c’est top, donc allez-y n’ayez pas peur. Et après j’ai fait un bac pro-couture dans le 16ème arrondissement.

Et vous appreniez quoi en couture ?

On apprend tout d’A à Z, en partant du dessin, en passant par le moulage, l’achat des tissus et la création.

Et c’était destiné à travailler dans des ateliers de couture ?

Oui, et c’est là où j’ai un peu bloqué parce que je trouvais qu’il y avait d’autres filles qui avaient vraiment ça dans le sang. Et je ne me trouvais pas assez créative. Je n’avais pas ce grain de folie que d’autres avaient. Et même si on aime la mode, il me manquait ce petit truc en plus. C’est pour cela que je me suis orientée vers l’école ModArt pour faire du marketing et du commerce dans le milieu de la mode.

Vous aviez quel âge en rentrant à ModArt ?

J’avais 20 ans. En revanche, dès l’âge de 18 ans j’ai toujours eu des petits boulots pour avoir de l’argent de poche. Et je vivais toujours avec ma mère, donc j’avais un vrai salaire tous les mois. Je bossais dans des boutiques de vêtements, chez Kookaï, chez Maje. Le mercredi, samedi, dimanche j’étais toujours en boutique. Et ça me permettait d’avoir des sous à chaque fin de mois pour être autonome.

Il y a eu une période où j’étais un peu perdue en tant que jeune femme. C’était difficile entre 20 et 25 ans. On se cherche, on n’est pas très bien dans sa peau.

C’est quelque chose qui vient de vos parents ?

Je pense oui. Ils sont divorcés et avec ma sœur ils nous ont toujours inculqué ça. Déjà on a vu ma maman avec pas trop de moyens à certains moments et on a voulu l’épargner. Et puis on voulait des moyens, donc on a tout de suite pris des petits jobs à côté.

Et que fait votre sœur aujourd’hui ?

Elle est directrice artistique dans une agence de publicité à Montréal qui s’appelle Cossette. Elle est super contente.

Super ! Et pour revenir à ModArt, ça vous plaît le marketing ?

Ça me plaît mais l’école était trop libre et les cours n’étaient pas vraiment pour moi. J’ai vite lâché. J’ai fait une année au lieu de trois ans. Mais je ne me suis jamais arrêté de travailler à côté. Les filles de mon âge me disaient “Tu ne t’arrêtes jamais !” mais pour moi, c’était normal. C’est la vie.

Est-ce que vous étiez angoissée à l’idée de ne pas avoir un travail fixe ou c’était vraiment un plaisir pour vous de travailler ?

Pour moi c’était normal d’avoir son salaire à la fin du mois. Il y a eu une période où j’étais un peu perdue en tant que jeune femme. C’était difficile entre 20 et 25 ans. On se cherche, on n’est pas très bien dans sa peau.

Si j’arrête ça demain et je décide d’aller postuler dans une boutique, je sais qu’ils me prendront en tant que vendeuse parce que je sais m’exprimer, je me présente correctement. Ce sont des petites choses…

Aujourd’hui vous avez quel âge ?

30 ans.

C’est un bel âge.

Oui !

Moi aussi j’étais perdue.

Et j’en vois beaucoup encore aujourd’hui, même des proches, des filles qui se cherchent. Ce n’est pas évident, entre les études, les boulots… On devient femme, on a des copains mais on ne sait pas trop. Par contre, j’avais toujours du boulot. Et toute expérience est bonne, c’est ce que mon père nous a toujours dit. Et aujourd’hui on le remercie parce qu’on se débrouille toutes seules, on a toujours travaillé et gagné notre vie.

Sur le moment, on râle un peu et on se dit “pourquoi une telle a plus d’argent de poche ?” mais après on se rend compte qu’on est plus débrouillardes que les autres. Et malgré tout, j’ai ce sentiment de toujours savoir comment m’en sortir. Si j’arrête ça demain et je décide d’aller postuler dans une boutique, je sais qu’ils me prendront en tant que vendeuse parce que je sais m’exprimer, je me présente correctement. Ce sont des petites choses…

Exactement, moi c’est pareil. C’est pour ça que j’aime bien ce que vous disiez tout à l’heure. Vous m’avez parlé de ce que vous vouliez amener. Par exemple, d’arriver à un rendez-vous pour épiler et ne pas être épilée. Je trouve que c’est vachement important de le dire parce que parfois les gens ne savent pas.

Oui, et ça n’a d’ailleurs rien à voir, mais étant donné que j’étais un peu perdue, je me suis lancée dans n’importe quoi. J’ai refait un BTS parce que quand on ne sait pas quoi faire, j’ai l’impression qu’on a cette crainte où l’on se dit qu’on devrait avoir plus de diplômes.

Oui, et on nous le répète souvent finalement.

Oui, donc je me suis dit que j’allais faire quelque chose de vaste, et j’ai fait un BTS commercial. Mais les cours n’étaient toujours pas ce qui m’intéressait le plus, même si j’étais bonne élève. J’avais trouvé un poste dans Les Cadeaux d’Affaires, une boite qui n’a rien à voir avec les vêtements. Et le jeune monsieur sur qui je suis tombée m’a laissé beaucoup de liberté par rapport à la boite. Il m’a vite fait confiance, et j’ai beaucoup appris. Donc encore une fois, ce fut une super expérience. J’ai découvert un autre domaine et c’était très intéressant. Et après les 2 ans de BTS, je me suis dit “Mince, qu’est-ce que je vais faire ?”

Est-ce que vous étiez angoissée à l’idée de faire une, puis deux, puis trois écoles ?

Oui, en fait j’ai toujours été quelqu’un d’angoissé de base parce que je me cherchais et je voulais être cette jeune fille parfaite et bien dans ses baskets, mais ce n’était pas toujours le cas. Donc je me posais pleins de questions, mais le fait de toujours travailler me donnait quand même confiance. J’étais occupée.

Et après le BTS ?

Ma belle-mère, qui bossait chez Tara Jarmon, m’a appelée le 1er août – elle savait que le 31 août je n’aurais plus de travail—et elle m’a dit de venir au siège avec mon CV et tous mes papiers pour qu’elle me place en boutique. Elle était directrice réseau de chez Tara Jarmon. Elle m’a placée Rue du Four, et là encore une fois, j’ai fait la meilleure rencontre de ma vie : ma responsable de l’époque, que j’aime toujours autant aujourd’hui et que je vois toujours. Elle m’a appris à aimer ce métier que je faisais en fin de compte depuis des années, mais juste pour gagner des sous en fin de mois. Pour moi, la vente c’était “j’y suis parce que comme ça je ne fais pas rien et je suis dans les fringues et j’ai un salaire” mais je le voyais toujours comme un métier que je ne ferais jamais. Et j’ai fini par rester 4 ans chez Tara Jarmon, à évoluer.

Qu’est-ce qu’elle vous a appris à aimer ?

Elle m’a appris à m’amuser dans ce que je faisais. Ce n’était plus la vente difficile, la contrainte de vendre. Vous voyez les vendeuses qui, quand vous rentrez, sont déjà énervées à l’idée de vous aider ? Ma responsable m’a enlevé ça. Elle voyait la vente comme un jeu, comme si on était au théâtre. Elle m’a appris à m’ouvrir, à être moins timide, à ne pas avoir peur de parler fort et me mettre en avant. Elle m’a redonné confiance en moi, ce que je n’avais pas du tout. Et mon manque de confiance se ressentait dans ma façon de vendre, dans ma façon de parler et mon attitude. Et je le vois souvent aujourd’hui, on a beau dire à une jeune fille qu’elle est super, qu’elle est gentille, intelligente, jolie mais elle ne sera quand même pas sure d’elle.

Votre corps parle pour vous, et pour tout en général. Et moi je le ressens, je parle avec les gens autour de moi mais j’essaie surtout de m’écouter, et je pense que c’est la clé pour plein de choses.

Qu’avez-vous fait pendant ces 4 ans ?

J’ai commencé vendeuse, j’étais payée le SMIC, ce qui est la norme pour une vendeuse dans toutes les boites.

C’est quoi le SMIC en ce moment en France ?

Quand j’y étais, c’était environ 1000 euros. Et après, comme beaucoup de boites de prêt-à-porter, il y a un système de primes. Mais c’est par équipe, non pas par vendeuse. Donc on se motive en troupe, et ce n’est pas plus mal parce que les ambiances entre filles en boutique ce n’est pas toujours évident. Si c’est chacun pour soi, c’est difficile. Ensuite, j’ai fait première vendeuse, adjointe, puis directrice de magasin.

Et ça, c’était la pression ?

Un petit peu, mais quand on connait bien la maison pour laquelle on travaille, qu’on connait les clients etc., il n’y a pas de soucis. En revanche, ce n’est pas parce que ma belle-mère m’avait pistonnée que j’avais la vie plus facile. Au contraire, c’était encore plus difficile parce que c’est quelqu’un de très professionnel, qui est réputée pour avoir une carrière incroyable. Du coup j’étais parfois plus bousculée que les autres. J’en ai bavé, j’en ai pleuré, ils m’ont mis à bout mais c’était pour me faire sortir de mon petit côté introverti. Parce qu’elles sentaient toutes qu’il y avait un potentiel je crois, et du coup il fallait que ça sorte.

Donc ensuite en tant qu’adjointe, on a un stock à gérer, un chiffre d’affaires à faire. Le salaire est mieux. Dans les petits points de vente, on mettait 3-4 personnes, 5 au maximum pendant les soldes. Dans le point de vente des Champs-Elysées ou de Saint-Honoré on pouvait avoir un plus gros salaire en tant que responsable parce que les chiffres étaient plus gros. Moi j’étais à St Germain, rue des Saints Pères.

Et ensuite que s’est-il passé ?

Ce qui sortait du lot pour moi c’était le rapport avec la clientèle, et le service client. Etre manager d’une équipe ne me faisait pas rêver parce qu’on recrutait surtout des jeunes filles étudiantes ou entre deux jobs, qui prenaient ça comme moi avant, un petit boulot pour gagner des sous. Etant donné que j’avais appris le management sur le terrain, ce n’était pas toujours facile pour moi de les comprendre.

Est-ce que vous aviez des clientes que vous avez réussi à fidéliser ?

Oui complètement. Et ça je l’ai compris tout de suite, que la cliente revenait pour le produit mais au-delà du produit, pour vous. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui je m’en sors aussi bien dans ce nouveau travail. Votre corps parle pour vous, et pour tout en général. Et moi je le ressens, je parle avec les gens autour de moi mais j’essaie surtout de m’écouter, et je pense que c’est la clé pour plein de choses.

Je suis d’accord, et ce n’est pas facile.

Oui ce n’est vraiment pas facile. Je dis ça et je suis encore en train de travailler sur moi-même.

Et de quelle manière faites-vous ça, juste en essayant de ressentir vos émotions ?

Oui. Là je sentais que quelque chose n’allait pas, et je n’arrivais pas à mettre le point dessus. Mais je ne pensais pas que c’était le travail. Ce qu’il s’est passé au début, c’est que j’ai commencé à dire que j’allais évoluer autrement, que j’allais aller voir des agences, postuler ailleurs, peut-être dans le luxe. Un chasseur de têtes m’avait appelée à la boutique en me posant plein de questions, il ne me disait pas pour quelle maison c’était. Mais le luxe ne m’attirait pas plus que ça, j’aimais bien le prêt-à-porter.

Pourquoi le luxe ne vous intéressait pas tant que ça ?

Parce qu’il y avait un côté un peu guindé quand je voyais les filles dans les boutiques. Ce que j’aimais dans le prêt-à-porter, c’était l’idée de pouvoir toucher à tout, de faire pleins de choses différentes. Et quand le chasseur de têtes m’a appelée, je venais de faire mon évolution chez Tara Jarmon, donc c’était tout frais. Et je lui avais dit que je viendrais peut-être pour un entretien, ce n’était pas trop sûr, mais j’avais gardé ses coordonnées. Finalement, je n’y étais pas allée. Et puis, les ventes s’essoufflaient un peu en boutique. Et évidemment, on remet toujours un peu l’équipe en question, et la collection elle-même, mais aujourd’hui c’est l’économie qui est en train de bousculer beaucoup de choses. Je pense que tout le monde le dira.

Et c’est là que vous sentez que c’est le moment de changer ?

Pas tout de suite. J’avais juste envie de changer de boite, sans me rendre compte qu’il fallait que je change carrément de vie. Je ne sais même plus comment c’est venu, mais j’ai dit que j’allais tout chambouler. Je me suis dit que j’étais jeune, c’est le moment ou jamais. Je n’arrêtais pas de dire que je voulais acheter un appartement mais je restais avec ma mère et ma petite sœur, qui par la suite est partie vivre avec son copain. Et vu que j’étais la plus âgée, je sentais qu’il fallait que je parte de chez moi mais je ne l’ai pas fait tout de suite. Et du coup j’en ai profité pour me dire que c’était maintenant le moment d’essayer. J’ai donné ma démission, j’avais négocié mon départ avec Tara Jarmon, et comme tout se passait très bien avec eux, je n’ai pas eu de soucis à le faire. Il faut garder de bonnes relations avec tout le monde.

Est-ce-que vous voulez m’expliquer avant qu’on passe à cet autre « chapitre », comment vous êtes-vous sentie en passant du côté « employeur » ?

Je pense qu’on l’a dans le sang ou pas. Je sais que depuis petite, mon père m’a toujours dit « tu verras tu seras faite pour travailler soit en tant qu’employée soit employeur, et tu le sauras. » Quand on est jeune, on se dit souvent qu’on va se lancer, à 23-24 ans. « Papa et si je faisais ça ? » et il me disait « Ma fille, tu as encore ta liberté d’esprit, je t’en supplie, garde-la, tu verras tu monteras ton truc, je le sais, mais apprends chez les autres parce que tu n’es pas tout à fait prête. » Et je pensais que j’étais prête, mais il me disait que si demain j’ouvrais une boutique, je n’arriverais pas à dormir la nuit parce que je n’aurais pas fait mon chiffre d’affaires, et que j’étais trop jeune pour penser à ça. Il me disait : « Va t’amuser avec tes copines, va travailler, utilise ton salaire comme tu l’entends et apprends au maximum et on en reparlera dans quelques années. »

Et du coup se mettre mentalement du côté employeur, ça a changé quoi dans votre manière de travailler ?

Ça change tout en fait. C’est-à-dire que le soir quand il est 19h, on ne met pas la clé sous la porte, mais on reste parce qu’il y a des clientes. S’il y a du monde dans la boutique et qu’on a un chiffre à faire, je ne vais pas attendre que le temps passe. Je travaille et ma pause je verrai plus tard. J’irai me chercher un café ou un sandwich quand il n’y a plus de clientes. Pour moi, j’ai toujours été comme ça.

Et donc là, vous démissionnez, vous partez en bons termes, et du coup vous êtes à l’abri niveau sous. Pour combien de temps ? J’imagine que vous vous êtes organisée.

Oui, voilà, organisée comme je suis, j’étais parée financièrement pendant un petit bout de temps. Mais comme je n’arrive pas à rester sans rien faire, 2 semaines après j’étais déjà en formation. Donc grâce aux indemnités que j’ai eu avec la boite, j’ai pu me payer une formation donc j’avais ce soulagement-là. Il y avait plusieurs solutions, mais j’ai choisi une formation sur juste quelques semaines.

C’était une formation en quoi ?

C’était une formation de prothésie ongulaire à l’Institut Logier, une école qui est réputée parce qu’elle a amené toutes les méthodes américaines en France, du type faux ongles, manucure semi-permanente, etc.

Comment avez-vous décidé de vous diriger vers ça ?

En fait j’ai toujours aimé l’esthétique. Encore aujourd’hui, je teste pleins de produits. Il ne faut pas m’échouer dans un endroit comme Sephora ou une parapharmacie, parce que je peux faire des malheurs. Ma sœur est comme ça aussi. On adore prendre soin de nous.

Est ce que vous avez eu des doutes sur votre changement de secteur, de travailler dans l’esthétique ?

Si un petit peu, mais pour une fois, j’avais envie de me lancer sans trop me poser de questions.

Ça me fait penser à ma petite sœur, qui est pareille, elle se fait ses propres lissages brésiliens. Mais je pense que dans ma famille ça aurait des connotations un peu péjoratives malheureusement…

Oui, je suis d’accord. Surtout qu’avec mon manque de confiance en moi, j’ai toujours eu un problème vis-à-vis du regard des autres. Et je pense qu’on est dans un milieu particulier, surtout quand on a toujours habité à Paris, où l’on nous demande d’être un stéréotype je trouve. Quand on est dans le milieu social dans lequel j’ai été élevée, on a besoin d’être à la mode, d’être mince, et on n’a pas confiance en nous alors que parfois tout va bien. Et c’est vrai que j’ai pensé à la réaction des gens quand je leur disais que j’allais faire les ongles. Mais je me suis lancée quand même.

Est-ce que quelqu’un vous a soutenu, encouragé ?

Tout le monde parce qu’ils ont eu un peu peur je pense. Moi qui suis un peu trouillarde, je quittais un CDI alors que j’ai toujours peur de manquer de sous, et ils ont dû se dire que si je le faisais c’est que j’étais déterminée et sérieuse. Et j’avoue que je ne me suis pas trop posé de questions. Après-coup, mes amies m’ont dit que j’avais été courageuse. Moi, je ne voyais pas ça comme quelque chose d’incroyable. Mais elles m’ont dit qu’elles n’auraient pas forcément eu le courage de faire ce que j’ai fait. Et sur le moment, je n’ai pas réalisé du tout.

Vous avez l’impression d’avoir suivi votre instinct ?

Oui, vraiment. Pour une fois, je ne me posais pas trop de questions. Avant, j’ai souvent écouté autour de moi (ce qui n’a pas été des mauvais conseils parce que j’ai fait pleins de bons choix grâce à mon entourage), mais on s’impose une vie toute tracée. On ne s’écoute pas forcement. Je me disais que là j’étais directrice de boutique, donc en fin de compte il faudrait que je devienne directrice régionale, puis directrice réseau pour bien gagner ma vie comme la personne que j’ai suivie de mon entourage qui a une super carrière et qui gagne très bien sa vie. Mais entre ce que tu dois faire et ce que tu as à l’intérieur de toi, ce n’est pas la même chose. Et après j’ai pensé au luxe, je me disais que j’aurais peut-être un super poste, qu’il serait bien vu, mais on m’avait dit qu’il fallait parler couramment anglais pour aller chez un tel ou un tel. Mais en fait ce n’était pas moi—quelque chose bloquait en moi.

C’est bien, il y a très peu de gens qui arrivent à suivre leurs instincts comme ça.

De là, j’ai vu que ma maman en fait s’est resservie d’un diplôme qu’elle avait eu à 18 ans pour se mettre à son compte, et comme j’aimais l’esthétique et comme elle m’a vue bosser comme une folle pendant des années sans spécialement bien gagner ma vie, elle me disait de faire comme elle. Elle voulait que je sois plus autonome et épanouie. Et je n’ai jamais écouté ma mère (rires), je ne sais pas pourquoi. Mon père oui, mais comme j’habitais avec ma mère, je lui disais qu’elle n’avait pas la réponse. Et en fin de compte, les mamans ont toujours raison. (rires)

J’ai fait comme elle, j’ai suivi son parcours. Aujourd’hui elle fait les ongles et quelques soins, mais elle travaille dans les maisons de retraite donc nous ne sommes pas concurrentes directes. Du coup quand elle a une demande pour du domicile, elle la donne volontiers comme je suis sa fille. Et elle est hyper contente de ne faire que des maisons de retraite.

Oui, ça doit être super comme travail.

C’est particulier, il faut avoir les nerfs solides. Elle voit la vie autrement. Ça fait quelques années qu’elle le fait, et c’est top. Et avec le recul, je crois que mes parents sont fiers de moi aujourd’hui. Au début ils n’ont rien dit (rires). Mais ils voient que je suis débrouillarde, que j’arrive à avoir une super clientèle.

Et quand vous avez fini votre école, vous vous êtes lancée directement en indépendante ?

Oui, parce que comme j’ai grandi à Paris, je connaissais un peu de monde, donc j’ai eu des clientes assez facilement. Elles me faisaient confiance, en me connaissant déjà, et elles ont voulu faire appel à quelqu’un qui est toujours soigné. Quand j’ai débuté, c’était mes copines, mes tantes, les copines de ma mère, etc. Aujourd’hui j’ai une autre clientèle. Mais j’étais fière qu’elles m’aident comme ça au début.

Et après, comment avez-vous fait pour vous faire connaitre ?

C’est le bouche-à-oreille qui fonctionne le mieux. J’ai fait quelques évènements avec des créateurs de bijoux par exemple, où j’avais fait une vente aussi avec une jeune fille…

Et ça, ce sont des connaissances ?

Exactement, ce sont des relations par des amis. Et après il y a les gens qui vous aiment bien et qui veulent vous aider dans la vie dans n’importe quel projet. Ils parlent de vous alors qu’on ne leur demande rien et c’est adorable. J’essaie toujours de les remercier comme il faut, parce qu’au début j’ai remarqué qu’on m’appelait toujours de la part des mêmes personnes. Je pense à certaines personnes en particulier qui bossaient dans de grosses boîtes et qui donnaient mon nom à toutes leurs collègues.

On parle beaucoup, et on se rend compte que toutes les femmes ont les mêmes angoisses, on vit toutes la même chose et c’est fou de savoir ça. Et c’est pour ça que les filles on aime bien parler, on se rend compte qu’on est toutes pareilles.

Est-ce que vous pouvez parler du côté soigneux et de l’attention que vous portez à ça ? Parce que c’est ça qui m’a tout de suite plu.

Je me mets à la place des clientes, je sais que j’ai une certaine exigence quand je vais me faire un soin, je veux des bons produits, quelqu’un qui travaille bien, qui est soignée même dans le physique. C’est très important de refléter une image propre et soignée. C’est tout—les cheveux, le maquillage, la tenue vestimentaire. On l’avait beaucoup appris chez Tara Jarmon, j’avais ce petit truc assez soigné ce qui fait que même avant de passer directrice, on m’a déjà envoyé certaines vendeuses pour essayer de leur apprendre à mieux se présenter. C’est très dur à faire. Et on avait des tenues, ce qui était génial parce qu’on arrivait toutes avec des tenues différentes mais toujours dans le style Tara Jarmon. Et je pars du principe qu’on ne peut pas vendre une belle robe avec un jean troué et des baskets. Représenter la marque c’est très important.

Donc aujourd’hui, vous êtes contente de là où en est votre affaire ? Vous êtes satisfaite de votre nombre de clients ?

Oui, même si j’en veux toujours plus (rires).

Est-ce que vous vous mettez des limites ?

Oui, je l’ai fait quand j’ai un peu abusé. C’est comme un cercle vicieux parce qu’étant donné que je travaille pour moi, il n’y a pas vraiment de limites. Personne ne me donne d’horaires, et du coup j’en suis tombée malade physiquement. Parce que même si je me sens très fatiguée au réveil, le fait d’aller retrouver une cliente et d’aimer la relation que j’ai avec elle me donne de l’énergie directement. Mais j’ai poussé le bouchon à bout. Je commençais très tôt le matin et finissais très tard le soir. Donc si je ne me mets pas de limites, je peux travailler du lundi au dimanche avec des plannings très particuliers parce que ce ne sont pas forcément des journées pleines, mais c’est beaucoup d’allers-retours dans tous les sens, en transportant du matériel. C’est fatiguant.

Et là maintenant vous vous-êtes mis quoi comme limite ?

Maintenant, j’essaie de ne pas finir tous les soirs tard. Parce qu’aussi je suis fiancée et ça joue énormément. Donc pour l’instant je me rends disponible du lundi au samedi avec des horaires assez larges. Je préfère avoir mon premier rendez-vous à 8h ça ne me dérange pas du tout, mais pouvoir rentrer vers 20h c’est génial. Avoir une vie, c’est pas mal.

Vous me parliez de l’idée de vous installer dans un nail bar ? Parce qu’en étant à votre compte, vous êtes libre et indépendante, mais j’imagine qu’il y a ce côté où on n’est pas dans les meilleures conditions pour travailler.

Pour l’instant, je veux travailler à mon compte et l’idée ne serait pas de travailler en Institut mais plutôt d’ouvrir un nail bar.

Je n’ai pas encore fait une étude de marché ni monté un dossier mais quand on regarde un peu, on se rend compte que si je monte un nail bar, je vais avoir un poids supplémentaire avec les employés, le loyer, les charges, et le matériel qui va se multiplier pour finalement, je pense, gagner un salaire qui sera le même ou voire moins bien que ce que je gagne en étant moi toute seule avec ma voiture et ma petite mallette et ma liberté d’esprit, et mon organisation seule. C’est vrai qu’il y a des jours ou je n’ai pas de collègues, mais j’ai de super clientes que j’adore et avec qui j’ai un super rapport. Pour certaines, je les vois toutes les semaines. Ça devient même intime, c’est la meilleure thérapie du monde parce qu’on parle avec des femmes—parfois des hommes mais c’est plus rare—de tous les âges, avec des vies totalement différentes, et on se retrouve dans un moment un peu intime ou on discute. On parle beaucoup, et on se rend compte que toutes les femmes ont les mêmes angoisses, on vit toutes la même chose et c’est fou de savoir ça. Et c’est pour ça que les filles on aime bien parler, on se rend compte qu’on est toutes pareilles.

Quel est votre rêve pour l’avenir ?

Je suis ambitieuse mais je suis tellement dans le contrôle et toujours en train de me poser des questions que j’essaie le plus possible de me laisser vivre et de voir les choses au fur et à mesure, chaque chose en son temps. La question que je me pose souvent c’est si je veux des enfants, est-ce que ce job-là peut convenir, ou est-ce que ce sera trop compliqué parce que j’aurais moins d’horaires faciles… C’est vraiment les petites questions que je me pose, pas trop souvent pour l’instant parce que je veux vraiment éviter l’angoisse et vivre mon truc à fond.

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27 comments

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  • Il y a un problème avec la traduction, la version française ne s’affiche pas ….

    Amélie – Charles Ray and Coco
    http://charlesrayandcoco.com/

  • Hi Amélie,
    We are having some technical issues with the site that’s causing a re-direct to the English version. If you’re able to use a private browsing window you should be able to access the French, but we’re also working quickly to have this fixed!
    xx Emily

  • I always thought that there are 2 ways to live your life..and it’s not important the job you choose for yourself ,you can decide to be the best in what you do= you are an artist!! or you decide to be just an operator…you just do the work in a basic level…
    everything can be elevate to an artist level…you are the one who choose!!
    From The World With Love
    Yael Guetta
    http://www.ftwwl.com

  • l’article ne fonctionne pas en francais pourtant il est clicable en francais sur la page d’accueil du site ? un petit bug ? Merci é vous

  • J’adore ! Moi aussi j’ai été (et suis toujours parfois encore) une fille perdue. Moi aussi j’ai un parcours abracadabrantesque fait d’errances et de percées. Moi aussi, je voulais être la fille qui maîtrise et qui a tout compris, je me sentais mal par rapport à ça.
    Mais mes détours et mes fuites m’ont appris des tonnes de choses sur moi-même. J’ai fait des voyages fantastiques, des jobs étonnants, des rencontres romanesques. Je ne regrette rien parce que ce parcours a fait de moi qui je suis aujourd’hui.
    Maintenant, je fais ce que j’aime et je fonce, je fonce, je fonce.
    Merci pour ce témoignage si rare!

    xxx

    Irène
    http://www.cookinginjune.com/

  • I love your interviews! Such an enlightening window into her life. It makes me appreciate this work.

  • Thank you for featuring a « regular » woman who admits to having doubts, and whose passion is simply being financially independent.

  • Thank you for this career post! It’s really refreshing to hear this kind of personal story, and it’s quite relatable. Jade is obviously a successful, ambitious woman, and I love that she is defining success on her own terms, and tuning in to what’s right for her and her strengths. Thank you for sharing!

  • Nini piccola 29 avril 2016, 12:43 / Répondre

    When are you doing a story on Tara Jarmon?

  • Super cette interview ! Je trouve ça cool d’avoir cette vision d’une fille peut-être un peu plus vraie et plus accessible que certaines qu’on croise parfois par ici. Ça me fait rêver aussi moi. Des fois le bonheur et le succès doit se mesurer aussi à notre propre échelle, non ?

  • Super parcours et Jade est très touchante. Je lui souhaite une grande réussite !!!

  • I think that this story confirms that life is a journey. We’re always on the way…

    https://sofaundermapletree.wordpress.com

  • Les interviews sont vraiment toutes géniales ! Tous ces gens aux parcours si différents c’est top ! Merci de nous faire partager tout ça ;)
    PS : Je ne les commente pas à chaque fois mais merci aussi pour les podcasts, je me marre toute seule dans le métro régulièrement !!!

  • Un témoignage en décalage avec les histoires des filles parfaites qu’on trouve parfois ici… Merci!

  • Nice post dear ;)
    xx

    ______________________
    PERSONAL STYLE BLOG
    http://evdaily.blogspot.com

  • grace, I have followed your work for what feels like a very long time. what I love most about you and your blog, your writing, your social media, is that you make everything feel so approachable. this interview is the perfect example of that. you have a way of celebrating women that uplifts, encourages and promotes without any airs. your work is inspiring and I want to thank you for presenting fashion in a way that most women can relate to. your work becomes about so much more than that, it is about giving women the confidence to be themselves. this is a huge gift
    thank you,
    xxxx
    s

  • damn auto correct! I hope you can change my comment from ‘Grace’ to Garance!!!

  • Such a nice post!!!!!! hyper inspirant et pleins de belles leçons de vie… surtout pour les jeunes qui debutent.
    Really love this one!

    xxxbisous

  • It’s nice to read an interview with someone who doesn’t have what would generally be considered a ‘high profile’ career (I don’t want to judge!!). Her honesty is refreshing and she seems a very nice person. I also like your introduction of how you met her and decided to do an interview, just because the two of you ‘clicked’. Thanks!

  • jennymarie 1 mai 2016, 3:43 / Répondre

    Do you know if there is an app like this in the US?
    I am an independent practitioner/ professional and would love to work via an app like this! I have not been aware of one here however, are you?
    Thanks for this story, it was a goody!

  • Merci pour cette interview dans laquelle j’ai pu me projeter complètement… Juste cette impression que si on a pas réussi du premier coup de manière fulgurante dès son plus jeune âge, ce n’est pas grave… C’est fou comme le jugement social est très important et dur de s’en départir…est-ce purement français?

  • just brilliant!
    thank you so so much for this story

  • It was so lovely to read this interview Garance! I love hearing from women who I find are so relatable to my own life and its concerns. As Jade describes so nicely at the end – we are all having the same worries underneath it all and it’s great to be reminded of that from time to time! We can get so lost in this need to be the best and the most successful when in reality we just need to stay true to what makes us happy (friends, family, financial security, and creative outlets, being my key necessities, and obviously others’ too!). Also, I always enjoy reading the comments from your readers, your online community is so amazing and supportive! Many thanks for inspiring it to be so!!! :) xx

  • Solenne 5 mai 2016, 5:06 / Répondre

    J’adore l’authenticité qui ressort de cet article. On vous imagine très bien discuter toutes les deux entre filles! Jade en plus d’être super jolie (cette photo!!!!), est touchante de par ses doutes qui finalement ont fondé sa force. La pression des attentes des autres c’est quelque chose que chacune d’entre nous a vécu un jour ou l’autre. Dur de s’affranchir et d’aller au bout de ses envies! Bel exemple de détermination et de recherche d’épanouissement selon sa propre définition de la liberté!

  • Lovely post this. Its so highly refreshing to read an interview with a women who talks so candidly about her concerns – a simple reminder we all have the same concerns, no matter which part of the world we are from. This lovely lady is so relatable and I KNOW this interview speaks to so many women out there. Girl power to everyone, ladies. Kisses from London. xx

  • Please please please have more stories like Jade’s! It is extremely refreshing and down to earth. We need to read more about women that have ‘regular’ lives. Those women who are still successful in their own way and not what modern trends define ‘success’ as. This was one of my favourite posts on your website since day 1.

    <3

  • Love this piece. I love love love all the career pieces, but this is more off the beaten path than the usual fashion pieces. Thanks!

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